Abdellah Taïa: « J’ai été choqué par la façon dont on a traité la mort de George Michael »

La dernière fois que nous avions rencontré l’auteur et cinéaste Abdellah Taïa, c’était à Saint-Denis, dans le cadre du Relais Festival, une belle initiative de Lotfi Aoulad, créateur de la revue Nejma. Pour une lecture autour de Jean Genet.  Aujourd’hui, c’est dans un café de Belleville que nous le retrouvons. Mais pas n’importe lequel. Il s’agit de La Vielleuse, situé juste à la sortie du métro. Un lieu qui a une grande importance dans son nouveau roman paru le 5 janvier, Celui qui est digne d’être aimé (Seuil). Un récit découpé en quatre lettres écrites ou reçues par le narrateur. Un roman âpre mais  émouvant où se mêlent les colères de l’écrivain contre le colonialisme français, ses sentiments durs sur sa mère disparue à qui il parle pour la première fois de son homosexualité. Un livre sur l’amour, aussi, une puissance qui nous domine tous.

Mais revenons à ce café et son importance particulière.

« Il s’est passé cette chose en 2006. J’étais allé dans un sauna gay, j’ai rencontré un mec dont je suis tombé fou amoureux. Le fait que je découvre qu’il est juif et que lui découvre que je suis musulman a aussi joué sur l’attraction réciproque. Nous avons vécu un week-end de passion sexuelle et amoureuse. La semaine suivante je lui ai dit qu’on se retrouverait dans un café, à La Vielleuse. Il n’est jamais venu. Je me suis attaché à ce lieu parce que j’y ai vécu une attente. C’est ce qui m’a poussé à penser à ce livre. »

Mais c’est un autre événement plus récent, la mort de sa mère, qui a été le véritable déclencheur de l’écriture de ce nouveau roman.

« Pendant ses funérailles ,j’ai éprouvé une forme d’incompréhension totale face à cette chose, la mort de ma mère. Je me suis dit, il faut que je lui écrive pour continuer à lui parler. Depuis le commencement de cette absence définitive, c’est comme un retour d’un boomerang immense qui fait que je suis de plus en plus dans une forme de colère. Pas seulement une colère sociale, politique mais une colère existentielle. »

Pourtant, Abdellah explique qu’il a toujours eu le sentiment de ne pas être aimé de sa mère.

« Je n’étais pas le préféré de cette femme. Mais je lui reconnais une volonté extraordinaire pour aller jusqu’au bout de ses projets.  J’ai fini par hériter de ce caractère, inconsciemment. Quand j’étais petit je n’avais pas de références culturelles mais je voyais cette femme qui semblait plus forte que les autres et qui imposait ses décisions et sa dureté à tout le monde. J’ai emprunté à ma mère toutes les stratégies dures pour ne pas laisser les autres m’écraser, me tuer. Ce qui m’a sauvé, ce qui a sauvé le personnage de Ahmed dans le livre, c’est que dans un monde dur, je vais être dur avec le monde. La dureté, C’est ce qui m’a sauvé et c’est ce qui m’emprisonne aujourd’hui. »

Un livre l’a particulièrement inspiré pour la forme épistolaire de ce nouveau roman, ce sont les Lettres portugaises, attribuées à Gabriel de Guilleragues. Cinq lettres d’amour d’une nonne à son amant.

« Ce livre m’a influencé depuis très longtemps aussi bien en tant qu’être humain que dans ma façon d’aborder la littérature. Un grand classique de la littérature française du 17e siècle. C’est pour moi un chef-d’œuvre absolu. Une femme amoureuse d’un chevalier  français qui l’a aimée et qui l’a abandonnée. Elle lui écrit, elle s’adresse donc à un absent. Il y a une influence directe même si je n’y pensais pas en écrivant ce livre. Avec ce dernier roman, je poursuis quelque chose que j’avais arrêté après Une mélancolie arabe [Seuil, 2008, c’est à dire des romans pleinement autobiographiques. Il y a beaucoup de choses autobiographiques dans ce livre. Mais le projet littéraire et politique que je voulais mener dans ce livre me dépasse. Je voulais partir d’un matériau autobiographique pour aller vers quelque chose de plus grand que moi, la situation d’un gay aujourd’hui. A priori il n’y a pas de lien avec mon livre précédent, Un pays pour mourir [Seuil, 2015], si ce n’est que dans les deux il y a des personnages qui ont quitté leur premier pays, qui sont venus en France pour chercher la liberté et que la France ne les regarde pas et ne les accueille pas comme elle devrait. C’est le lien que j’ai vu en effet sur ce passé colonial de la France. Plus on avance dans ce livre, plus on découvre pourquoi ce héros est devenu torturé, pourquoi il est devenu aussi dur. Pourquoi il est devenu un dictateur dans ses rapports amoureux, pourquoi il est devenu rude, intraitable, calculateur, stratège, arriviste même. Et qu’est-ce qui fait que cette langue qu’il l’a aidé à arriver à quelque chose, cette même langue aujourd’hui l’oppresse. »

Même si les situations sont souvent crues et dures, Celui qui est digne d’être aimé est aussi un livre où on parle beaucoup d’amour.

« J’écris avec des sentiments, avec des images, avec de l’amour, avec des êtres qui s’attirent, se déchirent, s’entre-tuent, qui baisent, se touchent, se reniflent. Ils sont dans quelque chose d’à la fois vital et désespéré. »

 

En 2013, Abdellah Taïa, grand cinéphile, avait adapté son roman L’Armée du salut (Seuil, 2006). Un premier film très maîtrisé, sur l’adolescence d’un jeune marocain homosexuel et de son combat pour  s’arracher à son destin. Fort de cette expérience, Abdellah pense que son projet littéraire a évolué.

« Depuis que j’ai réalisé ce film, qui est assez noir, qui est assez grave mais aussi sensuel, la noirceur a du imprégné mes livres de plus en plus. Je n’ai plus peur de dire la violence du monde sans passer par des fioritures que la littérature parfois impose. Tous les à côtés de la littérature, je les laisse de plus en plus. Je vais de plus en plus « à l’os ». C’est une écriture sèche mais avec des sentiments j’espère. Je n’ai plus peur d’aller dans le noir absolu et je pense que la littérature est faite pour ça. Regardez les tableaux de Francis Bacon. C’est d’une noirceur absolue. Bacon prend un être,  le coupe en deux afin de nous le montrer. Toute la violence du monde est là. C’est d’une noirceur absolue mais c’est une noirceur qui ne repousse pas. Je ne suis pas Francis Bacon, Mais cette violence du monde qu’il arrive à mettre dans ses toiles, je me reconnais tellement dans ce projet. « 

Certains pourraient penser que Abdellah propose une vision tragique de l’homosexualité. Est-ce qu’Abdellah Taïa n’a pas peur de repousser un peu les gays qui souhaitent aujourd’hui vivre fièrement et positivement?

« Je sais qu’il y a peut-être des homosexuels qui vont penser que c’est un livre trop tragique, trop noir. On devrait être heureux, tout va bien. En fait, on ne devrait pas imposer les thèmes à un artiste gay. D’autre part, la vie des homosexuels n’est pas si rose que ça aujourd’hui encore. Même en France, même à Paris. Sincèrement, ce serait injuste de  demander tout d’un coup à l’homosexuel d’oublier tout ce qu’il a vécu comme souffrance et de ne présenter au monde qu’une vision heureuse de ce qu’il est. A partir du moment où on lui a donné le droit de se marier, qu’il ferme sa gueule et qu’il ne vienne plus nous embêter avec sa sexualité et avec sa « saleté ». Comme si on lui demandait de s’aseptiser à nouveau, de s’effacer à nouveau. J’ai été choqué par la façon dont on a traité en France la mort de George Michael. On n’a pas compris cet homme. C’était évident qu’il souffrait  de comment le monde appréhendait un homosexuel et la sexualité d’un homosexuel. Comme s’il fallait qu’en tant que star, il devienne quelqu’un de présentable et qu’il ne parle pas de ce que c’est la vie d’un homosexuel, qu’il ne nous dise pas qu’il a envie de baiser dehors, ou d’aller avec trois mecs. Le monde tel qu’il est encore aujourd’hui n’est pas capable d’accepter tel qu’il est un homosexuel. Ça m’a rendu très triste. Le monde l’a lâché. Comment peut-on reprocher aux homosexuels l’opprobre qui les frappe? »

Abdellah Taïa est une des rares personnalités du monde arabe à être ouvertement homo. Mais il porte sur son pays d’origine, le Maroc, un regard assez sombre.

 « Il faut être franc,  tout ce qui fait avancer la société marocaine, ce sont des individus totalement isolés. Ils arrivent à s’exprimer dans les journaux, ils ont du soutien en France, en Occident. Mais il n’empêche, par rapport à l’évolution de la société marocaine et par rapport au pouvoir qui veut surtout que rien ne change, ils restent totalement isolés. Donc objectivement il y a de quoi désespérer. Les personnes courageuses existent au Maroc mais il n’y a pas de soutien, ni du pouvoir, ni des intellectuels. Je parle bien sûr de la cause homosexuelle, mais aussi des causes des femmes, de la liberté religieuse. »

Et en France, les débats sur l’islam mais aussi la façon de parler des minorités le mette de plus en plus en colère.

« En France on est en train de construire ce nouvel ennemi, le musulman, pour prouver qu’on a raison. On assiste au retour d’un conservatisme décomplexé qui s’affiche tous les jours en France.  Je ne suis pas d’accord pour qu’on fasse porter aux minorités la responsabilité des échecs actuels des partis de gauche. Le discours qu’on veut nous faire gober, c’est qu’aujourd’hui Donald Trump, Marine Le Pen ou François Fillon sont en train de triompher pace que les sociétés auraient  trop parlé des homosexuels, en oubliant les autres. Que les partis de gauche aient oublié les classes pauvres, c’est une certitude. Mais je ne vois pas le lien avec moi, avec les homosexuels, avec les minorités tout court. Pourquoi les minorités devraient porter les échecs des élites qui sont en train de devenir plus conservatrices? J’ai assez souffert dans ma vie comme pédé pour que je retourne dans le placard aujourd’hui. »

Photos: Christophe Martet

Celui qui est digne d’être aimé, d’Abdellah Taïa, éditions du Seuil, 136 p., 15€.

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