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Affaire Théo: Pourquoi Paris Black Pride se mobilise

Deux semaines après l’interpellation avec violence du jeune Théo, et la mise en examen des quatre policiers, dont l’un pour viol, les associations antiracistes, de défense des droits de l’homme et des personnes racistes sont reçues ce matin à Matignon par le Premier ministre, Bernard Cazeneuve. Invité ce matin sur France Inter, Jacques Toubon, le Défenseur des droits, a expliqué que « l’affaire Théo » n’était pas un fait divers de plus. « C’est un fait de société ; c’est-à-dire qu’il faut le traiter à la hauteur de l’enjeu […] et, pour l’instant, je le dis, ce n’est pas le cas.»

Mercredi 8 février, un collectif de militants demandait, dans une tribune sur Libération, des mesures concrètes pour la prévention des violences policières. Nous avons demandé à Johann Amaranthe, membre fondateur de Paris Black Pride, une association qui est à la croisée de nombreuses problématiques de discriminations. Il nous confie  ce qu’il pense de cette affaire, des rapports entre police et citoyens noirs et arabes, de l’homophobie et des mesures qu’il faudrait prendre.

 

Pourquoi Paris Black Pride soutient-il le collectif de militants qui s’est exprimé dans « Libération » après le drame d’Aulnay-sous-Bois?
Johan Amaranthe: Paris Black Pride est une association sympathisante du Cran [Conseil représentatif des associations noires de France], nous sommes très proches de Louis-Georges Tin qui en est le Président et qui est aussi le parrain de notre association. C’était important pour nous de faire partie de ce mouvement étant donné le contexte funeste dans lequel nous sommes actuellement. Ce drame survenu à Théo, nous renvoie douloureusement à la mort d’Adama Traoré l’été dernier et encore plus loin au drame Zyed et Bouna [deux jeunes poursuivis par la police et morts électrocutés en 2005]. Nous ne pouvons plus accepter ces attaques sur nos communautés dans nos quartiers par une police qui ne répond plus à sa mission première qui est de nous protéger. Nous accepterons encore moins l’impunité constante de cette dernière. Cela passe évidemment par une sensibilisation de l’opinion publique sur ces affaires, dont le racisme est évident, par des prises de position en faisant des tribunes mais nous devons surtout penser à des actions concrètes pour mettre fin à ce genre de faits divers.

Que vous inspire « l’affaire Théo »?
Comme cité précédemment, je pense à Adama [mort au cours de son interpellation par la police le 19 juillet 2016], pour qui nous attendons toujours la vérité et que la justice soit faite, Zyed et Bouna morts tous deux à 17 ans et 15 ans dans des conditions encore douloureuses à rappeler avec un procès qui a relaxé les deux policiers mis en cause pour « non-assistance à personne en danger ». Ces faits divers ont toujours provoqué de violents soulèvements populaires dans nos quartiers. Nous avons profondément le sentiment que la justice n’est pas forcément rendue pour les personnes racisées en France. Voyez l’affaire d’Adama, encore aujourd’hui sa famille n’a pas tout à fait pu faire son deuil car les conditions de sa mort ne sont toujours pas claires et la justice, à travers le Procureur de la République, a une énorme part de responsabilité. Je redoute qu’on se dirige vers la même chose avec Théo qui n’est pas mort et pourrait voir de son vivant que ni la police, ni la justice ne nous protège la plupart du temps.

Nicolas Canteloup a utilisé des expressions très homophobes sur ce drame. Qu’en pensez-vous?
Dans l’état de grande fragilité dans laquelle est notre société actuellement, je pense que tout ne peut pas justifier l’humour surtout quand il est plein de cynisme et qu’il manque d’humanisme. Cet imitateur, à qui personnellement je n’ai jamais trouvé un talent pour l’humeur hormis celui d’être un bouffon, n’a pas pensé une seconde à Théo et sa famille. Je rappelle que l’équipe médicale est très inquiète sur les séquelles que laissera ce viol sur la santé physique et psychique de Théo. Lui et sa famille devront affronter un procès qui traînera en longueur et dont l’issue pourrait être très incertaine. Je condamne clairement cet imitateur et toutes les personnes défendant son « billet d’humour » en déclarant fallacieusement que Desproges et Coluche pouvaient aller encore plus loin. Il faut rappeler que l’homophobie et le racisme ne sont pas des opinions, ce sont des crimes punis par l’article 225-1 du code pénal.

Quelles mesures vous semblent le mieux à même de répondre aux violences policières?
Pour moi, il est clair que nous devons favoriser un retour de la police de proximité. La police de proximité n’est pas cette police qui ira jouer au football avec nos jeunes de quartier comme ça a souvent été caricaturé. C’est cette police dont la mission première est toujours d’assurer le maintien de l’ordre public et de protéger la population indépendamment de sa condition sociale. En revanche, elle a aussi pour mission de mettre le dialogue au cœur de son action et cela change tout dans les rapports entre la police et nous les citoyens. Cette pratique fait ses preuves dans beaucoup de pays qui l’ont mis en place. La difficulté que nous avons est qu’en France, ce sujet devient une controverse et enflamme le débat. J’ai bien peur que malgré tous ces faits, les dérapages de la police dans nos quartiers, ce sujet ne soit même pas abordé dans cette campagne présidentielle par la gauche. Voyez-vous, la gauche vient selon moi de se renier encore une fois, en ayant fait voté en première lecture à l’Assemblé, un texte de projet de loi de sécurité publique sur la législation de la légitime défense des policiers. Jamais je n’aurais pu penser que la Gauche au gouvernement voterait une telle loi qui assouplit les règles de légitime défense pour les policiers, durcit les peines pour outrage aux forces de l’ordre et autorise l’anonymat des enquêteurs. Elle l’a fait avec le soutien des votes de la droite et l’extrême droite. Seul le Front de Gauche s’est abstenu. C’est un changement majeur dans la politique de gauche s’agissant de la sécurité. Nous, citoyens, surtout les plus exposés aux violences policières à travers les contrôles au faciès et dérapages racistes de la police, recevons ce message comme un droit de tuer qui est donné à la police, encore plus quand le dialogue n’est clairement pas au cœur de son action. Allons nous avoir des milliers d’Adama dans les années à venir? Je suis consterné par la trahison de cette gauche qui a perdu tous ses repères. Le ticket de contrôle, promis en 2012 par François Hollande pour encadrer les contrôles d’identités dits au faciès, a été très vite abandonné à cause du lobbying des syndicats de police contre cette mesure qui existe dans d’autres démocraties. Cela a conduit à la condamnation de l’Etat français l’an dernier par la Cour de Cassation pour contrôle « au faciès ». Je pense profondément que les mesures concrètes passent aussi par la manière dont sont formés les policier.e.s, qui pour moi est clairement insuffisante. Comment peut-on former un policer sans mettre l’accent sur les aspects psychologiques de sa mission, l’importance du dialogue, l’importance du respect des citoyen-ne-s quelque soient leurs appartenance sociales. Comment peut-on accepter que des policiers nous tutoie directement quand on est « jeune de banlieue »? Que dire de tous les termes péjoratifs et racistes « nègre », « bamboula », etc? Ces détails paraissent anecdotiques mais ils sont souvent à l’origine des dérapages lors des contrôles d’identité. Revoyons la formation de nos policiers qui ne peut plus rester celle qu’elle est. Nous en avons vraiment assez des violences policières, vraiment assez de perdre nos jeunes de manière dramatique et vraiment marre de l’impunité dont jouissent certains policiers de la part de leur administration et de la justice.

 

On a souvent tendance à opposer les « jeunes de banlieue », qui seraient homophobes, aux LGBT. Comment voyez-vous les choses?
Ce qu’on appelle les « jeunes de banlieue » ne sont pas plus homophobes que les personnes issues des beaux quartiers et sympathisantes de la Manif Pour Tous. De plus quand on cherche, on trouve des situations où ces jeunes, grâce au dialogue, parviennent à créer un pont avec les gays, pas parce qu’ils acceptent ce mode de vie mais parce qu’il arrive parfois qu’ils y soient confrontés car ils ont un frère, une sœur, ou un ami proche gay ou lesbienne. Il arrive parfois que ces jeunes deviennent même les protecteurs des gays dans certains quartiers. L’amour des proches explique ce dépassement ô combien rare mais réel. Le fait aussi que ces jeunes parviennent aussi à comprendre que finalement que l’on soit gay ou pas, être noir ou arabe et j’ajouterai femme, est un parcours plein de frustrations dans cette société car nos origines ethniques et à cela ajouter nos orientations sexuelles différentes, conditionnent négativement nos citoyennetés. Ainsi intervient le sujet de l’intersectionnalité. Cela dit, oui il y a des quartiers en banlieue où l’homophobie est une réalité. En revanche je refuse de laisser penser que c’est propre exclusivement à nos « jeunes de banlieue ».