Cleews Vellay
Cleews Vellay

Portrait: Cleews Vellay, la « présidente des homosexuels »

«Au fait, docteur, si demain vous me proposez des quetsches pour durer encore un peu, je les prendrai, jusqu’au dégoût, parce qu’il faut bien l’avouer ici: j’ai envie de vivre, et pas seulement pour faire chier le monde.», écrivit un jour Cleews Vellay, président d’Act Up-Paris de 1992 à 1994, dans un édito bouleversant d’Action, le magazine de l’association.

Cleews Vellay est mort du sida le 18 octobre 1994, un an après avoir écrit ces lignes. Il avait 30 ans.

Mercredi 15 novembre, le Festival Chéries Chéris diffuse Portrait d’une présidente, le documentaire que Brigitte Tijou lui a consacré. Si l’ancien président d’Act Up-Paris revient dans l’actualité aujourd’hui c’est parce qu’il a inspiré le personnage principal de 120 battements par minute, Sean, incarné à l’écran par Nahuel Perez Biscayart.

Pour autant, Cleews Vellay ne se réduit pas au personnage de Sean, loin s’en faut. Nous avons donc voulu dresser son portrait avec l’aide de celles et ceux qui l’ont côtoyé à Act Up-Paris.

Cleews naît le 3 février 1964 à Gonesse. Il fait un CAP de pâtissier, puis enchaîne ensuite des petits boulots. Adulte, il n’a plus de lien avec ses parents. Sa mère quitte la famille très tôt et son père le met à la porte en raison de son homosexualité à l’adolescence. Il aime les chanteuses françaises, Dalida en tête.

Act Up sera l’engagement de sa vie. Il rejoint l’association dès les débuts de l’association en 1989, aux côtés des fondateurs Pascal Loubet, Luc Coulavin et Didier Lestrade et d’une poignée d’autres militants.

Hugues Fischer était là également.

Il se souvient que le jeune Cleews « dénotait » un peu dans le groupe: « Il avait sa façon de voir, qui n’était pas partagée par tout le monde. Il avait notamment un point de vue alternatif par rapport aux fondateurs. Il incarnait bien plus qu’eux ce qu’étaient la vision et les besoins d’un séropo ».

Le militant l’a vu évoluer: « Il a pris de la bouteille au fur à mesure, il avait un côté chien fou en arrivant. Ce n’était pas le gars qu’il était quand il est devenu président. Il s’est formé. Il a mis du temps à construire ça. »

Lorsque Gwen Fauchois, ancienne d’Act Up-Paris et aujourd’hui membre du collectif Pride de nuit, le rencontre pour la première fois — lors d’une Réunion hebdomadaire (RH) en juin 1992, il est devenu un activiste aguerri. C’est l’année où il succède à Didier Lestrade et devient « la présidente », pour reprendre le titre du documentaire que Brigitte Tijou. « Il faisait partie des gens qui parlaient. Ses prises de parole ont grandement contribué au fait que je me suis dit « je suis au bon endroit » », se rappelle Gwen Fauchois.

Un autre de ses proches, Nicolas Roland est devenu secrétaire général d’Act Up-Paris quand Cleews a été élu. « Nos échanges durant les moments à Act Up étaient simples, car évidents. J’étais plus dans «l’ombre», et cela fonctionnait. J’ai toujours été impressionné par sa force de caractère et sa rapidité d’esprit. Son humour nous rapprochait aussi. J’ai toujours eu beaucoup de respect et d’affection pour Cleews », explique-t-il depuis le Québec où il vit désormais.

« Ce n’était, certes, pas facile d’avoir du temps pour nous, car nous étions pris dans cette tourmente et dans cette urgence, poursuit l’ancien secrétaire général. Je garde cependant précieusement en moi de chaleureux échanges, des rires et la certitude d’avoir eu un véritable ami. »

En devenant salariée d’Act Up, Gwen Fauchois est amenée à le côtoyer en permanence. « Comme quelques autres militants, Cleews était là tout le temps. Les seuls moments où il ne l’était pas, c’était quand sa santé ne le lui permettait plus du tout. »

« C’est lui qui me répartissait mes missions en fonction des besoins. C’était l’une de ses qualités de déterminer ce qui était l’urgence ou non et de prendre des décisions. »

En prenant de plus en plus de responsabilité, Gwen le côtoie de plus en plus. » Les réunions se finissaient parfois très tard, vers 1h du matin. Il était très faible et il fallait le violenter pour que l’asso lui paie un taxi. Passer du temps avec lui, c’était aussi lui faire prendre un taxi ou faire en sorte qu’il mange. »

La militante décrit une relation qui devient forte aussi sur le plan intime et amical, « dans un temps accéléré ». « Cela rajoute à la douleur. Tu le rencontres, ça devient un ami et tout de suite il t’est arraché. »

Ce que Cleews Vellay a apporté à Act Up

« Act Up, sous l’impulsion de Cleews, va considérablement élargir son champ d’actions, affirme Christophe Martet, qui lui a succédé en 1994 comme président d’Act Up-Paris. Il ne s’agissait plus seulement de demander des médicaments pour sauver des vies. Il fallait créer une coalition des laissés-pour-compte, toutes celles et ceux qui payaient un lourd tribut au sida: les homos, les prisonniers, les usagers de drogues, les femmes migrantes, les travailleuses du sexe.  »

« C’est lui qui a créé la commission prison. Il s’est intéressé à des problèmes et des gens qui n’intéressaient personne. Il ne voulait pas juste se battre pour les blancs du Marais », renchérit Hugues Fischer.

Pour Nicolas Roland, il a permis à l’association de passer à la vitesse supérieure: « Il place Act Up sous le feux des projecteurs et ainsi met le sida en débat dans la sociéteé française en réussissant à faire basculer le mépris ou l’ironie (que les autres associations pouvaient encore avoir vis-à-vis d’Act Up) vers un travail commun pour unir nos forces et combattre ensemble, chacun selon ses méthodes. Arnaud Marty-Lavauzelle, le président de Aides, a vite compris l’importance de travailler ensemble, et il avait beaucoup d’admiration et de respect pour Cleews. »

Gwen Fauchois retient sa personnalité hors du commun: « C’était avant tout un penseur politique d’une finesse extraordinaire. Il était au carrefour de l’action, de la forme et de la pensée. C’est en ce sens qu’il représente bien Act Up. Il incarnait cette pensée à la première personne tournée vers le collectif.  »

Nicolas Roland ou Lalla Kowska-Régnier se rappellent de « son rire quand il éclatait de rire », comme le dit Lalla. « C’était une folle perdue, d’une intuition politique instinctive. C’était toujours incarné. Il incarnait une politique instinctive, une politique des corps, qui crie injustice, pas une politique normalienne, de Sciences po, pas une politique de stratège « , précise-t-elle.

« Cleews avait une présence totale. Il était animé de cette rage de l’urgence du condamné », poursuit-elle

Et pourtant… « En privé, c’était quelqu’un de très timide, très tendre, fragile, confie Gwen Fauchois. Face à la nécessité politique, cette personnalité timide a transformé sa douleur, sa colère pour réussir à la mettre au service d’un nous qui nous dépassait tous ».

Collection Lalla Kowska-Régnier

Si on se souvient du Sidaction 1996 en raison du célèbre « C’est quoi ce pays de merde! » de Christophe Martet, Cleews s’est aussi illustré dans un autre Sidaction, celui de 1994. Sa présence incandescente a marqué de nombreux esprits. Et lui, le prolétaire, a reçu les éloges et l’amitié du milliardaire Pierre Bergé et de la chanteuse Line Renaud.

Jusqu’au dernier souffle

Comme beaucoup d’autres avant lui, il finit par être rattrapé par la maladie. Christophe Martet: « Le temps était le pire ennemi de Cleews. La dernière année, il le savait, il ne se faisait pas trop d’illusion. Cette lucidité était vertigineuse. Car il s’est battu jusqu’au dernier souffle. Littéralement. »

Gwen Fauchois confirme: « Jusqu’au dernier jour, il a appelé au local pour un avoir un compte-rendu quasi heure par heure de ce qui se passait à l’asso. C’était des discussions politiques et techniques jusqu’à la veille de sa mort, alors qu’il était à l’hôpital. Cette imbrication des dimensions privée et collective s’est faite jusqu’au bout. »

Christophe Martet se souvient des derniers instants du militant, qui n’ont rien à voir avec la scène de 120 bpm:

« J’ai vécu la mort de Cleews en direct. Le 18 octobre 1994. Dans sa chambre d’hôpital, où plusieurs membres d’Act Up sont déjà présents, Cleews respire de plus en plus faiblement. Soudain il émet un râle long et puissant. C’est fini. Nous sommes tétanisés. Ce n’est pas habituel – et c’est intolérable– quand vous avez trente ans de vivre la mort d’un ami.

Nicolas Roland était aussi présent: « Je suis celui qui lui tenait la main lors de son dernier souffle. J’avais 29 ans. Je ne l’oublierai jamais. Philippe était à coté de moi, dans cette chambre d’hôpital, avec quelques autres. Il est évident que Cleews me manque. Il est toujours là, dans ma mémoire et parfois, quand la vie me pèse, je vois son sourire qui soudain agit comme un coup de pied au cul pour me relancer! »

120 bpm et Philippe Labbey, son mari

Lalla Kowska-Régnier fait partie de celles qui n’ont pas aimé 120 battements par minute. Et c’est un euphémisme. « Je suis passée de l’ennui à la déception et quelques heures après à la colère. » En cause principalement le refus du film de choisir entre réalité et fiction. Le personnage de Sean s’inspire de Cleews Vellay, mais fait vivre au personnage des situations vécues par d’autres personnes. A l’image de la relation entre Sean et le personnage incarné par Arnaud Valois, totalement fictive.

Cleews Vellay a rencontré Philippe Labbey, qui portait souvent un chapeau (comme le personnage de Max dans 120 bpm), en arrivant à Act Up, et les deux sont restés ensemble jusqu’à la mort du premier. « Il y avait un lien indéfectible entre eux deux, de l’amour voyou », se souvient Lalla. D’où sa colère devant le film: « ils ont effacé Cleews et Philippe! ».

Philippe et Cleews. Capture du documentaire Nous sommes éternels

Sur sa relation avec Philippe Labbey, Nicolas Roland confie: « Ils avaient un lien amoureux évidemment, mais aussi intellectuel. Certains pensent à tort que Philippe soufflait à Cleews ce qu’il devait faire. Ce qui est faux et réducteur. Pour les avoir vu s’engueuler parfois sur des idées, je peux assurer que même si Philippe voulait faire plus telle ou telle chose, si Cleews n’en voyait pas l’intérêt, il n’en parlait pas aux autres. C’est donc bien un échange d’idées et de réflexions qu’il y avait entre eux. »

Plusieurs, comme Lalla se sont d’ailleurs rapprochés de Cleews grâce à leur amitié pour Philippe.

« J’ai été proche de Cleews parce que proche de Philippe, se souvient Lalla. A vrai dire, Philippe Labbey « lui a mis le grappin dessus » et Cleews la regardait d’un œil semblait dire « tu fais un peu chier là ». Leurs relations se sont détendues au moment « où il a vu que je n’étais pas un vrai danger ».

De même la confrontation entre le double fictif de Didier Lestrade, Thibaut et Sean est totalement fictive, souligne Lalla: « Didier Lestrade est venu très peu aux RH quand Cleews est devenu président ». (Dans le film le personnage de Sean n’est qu’un simple militant, en revanche).

Pourtant, pour Hugues Fischer, Nahuel Perez Biscayart incarne « vraiment » Cleews. « Il le réussit à la perfection ». « Il est réduit à une dimension de radicalité pour la radicalité et à l’isolement de celui qui vit pour sa survie », rétorque Lalla Kowska-Régnier. Or, il faisait exploser les catégories. Folle, séropo, prolétaire, avec un corps qui le fatiguait de plus en plus. »

Le 26 octobre 1994, huit jours après sa mort, conformément à sa volonté, Cleews Vellay a son « enterrement politique ». Son cercueil est d’abord exposé au Centre Gai et Lesbien. Puis, en contournant les lois sur l’inhumation, une procession de plusieurs centaines de personnes l’emmène du Centre au Père Lachaise. « Arrivés au Père Lachaise, nous voulions porter son cercueil pour passer sous le portail imposant du cimetière, se souvient Christophe Martet. C’est lourd, très lourd, un cercueil et nous ne pouvons le porter que sur quelques dizaines de mètres. Mais nous voulions honorer la volonté de Cleews d’avoir un enterrement politique. »

Lorsque plus tard, Philippe Labbey dépose le patchwork qui lui est dédié, il a ces mots déchirants, teintés de l’humour noir caractéristique d’Act Up:

« Cleews m’a dit quelques fois qu’il n’était pas pressé de finir en patchwork, qu’il comparait à des nappes de table ou à des dessus-de-lit.
Voilà, j’avais un mari, aujourd’hui j’ai un dessus-de-lit. »

Philippe Labbey a donné les archives de Cleews au Conservatoire des archives et des mémoires LGBT, tenu par deux ex-militants d’Act Up. Le Conservatoire a aussi récupéré les archives de Philippe, à la mort de celui-ci en 2011.

La proposition d’Hélène Bidard de nommer le futur Centre d’archives LGBT du nom de Cleews n’a pas plu à tout le monde, certains trouvant sur les réseaux sociaux que son nom était trop associé au VIH, d’autres que ce n’était de toute façon à pas à une élue de faire ce genre de proposition. Il s’est pourtant battu pour la création d’un centre gay et lesbien, comme le rappelle Christophe Martet: « Il y a jeté ses dernières forces. Nous en parlions de retour de conférences sur le sida ou de manifs internationales, dans des villes comme Amsterdam, New York ou Londres. Il était fasciné par les gay centers, des lieux militants et conviviaux pour la communauté homo. À Paris, dirigé depuis toujours par la droite, il n’y avait rien. Cleews s’est obstiné et c’est Philippe Labbey, qui a présidé au démarrage du Centre Gay et lesbien en 1993, financé en grande partie sur des fonds sida. »

« Qu’il revienne dans l’actualité est un minimum », estime Gwen Fauchois. Mais, pour la militante, « cette forme d’héroïsation et de personnalisation lui aurait assez déplu. Ça met un terme à l’analyse politique. Cela ne veut pas dire qu’il ne s’amusait pas avec, mais il s’en servait toujours pour le retourner devant ses interlocuteurs. »

Lui-même, il est vrai, avait coutume d’affirmer « qu’être séropositif ne changeait pas la manière dont il faisait [sa] vaisselle ».

Mais comment échapper à l’héroïsation quand on a autant marqué une lutte? Réponse: peut-être avec un peu d’auto-dérision à la Act Up. Dans un reportage le jour de son enterrement, Libération rapporte ainsi cet échange savoureux  devant le Centre Gay et Lesbien:

« Deux vieilles dames, sur le trottoir, regardent la foule :
-« C’est qui, qui est mort? »;
-« Ben, la présidente des homosexuels « . »

Image de une par Xavier Héraud, via le Conservatoire des archives et des mémoires LGBT