croisière gay dream boat
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Philippe, passager d’une croisière gay, raconte le tournage de ‘Dream Boat’

Présenté à la dernière Berlinale en février dernier, Dream Boat est un documentaire singulier et magnifique. Si l’on s’arrête au sujet, filmer les protagonistes d’une croisière gay pendant une semaine, on aurait pu s’attendre à des images vues et revues sur un microcosme homo, avec ses corps bodybuildés, ses drag queens, des fêtes démentes, sous le soleil évidemment. Tout y est, magnifié par une photo très glamour. Mais Dream Boat n’a rien d’une carte postale aux couleurs du rainbow flag.

Son réalisateur, Tristan Ferland Milewski, réalise des documentaires depuis 1993. Pour Dream Boat, il s’attache à plusieurs protagonistes de The Cruise, qui chaque année, réunit plus de 2000 gays pour une croisière que tous souhaitent mémorable. Il y a Dinpankar, l’Indien, qui vient pour briser sa solitude et parce que dans son pays, ce n’est évidemment pas facile de vivre ouvertement son homosexualité. Martin lui est tout à fait à l’aise, extraverti, photographe bien dans son maillot. Ramzi, 31 ans, était persécuté par la police dans son pays d’origine, la Palestine. Il est réfugié en Belgique. Et puis il y a Philippe, qui est venu avec son mari. Philippe a 47 ans et vit en chaise roulante depuis une vingtaine d’années.

Il nous a accordé une interview.

 

Philippe, un des protagonistes du documentaire ‘Dream Boat’

Philippe, pourriez-vous tout d’abord vous présenter?

Heu, parler de moi ? On ne pourrait pas plutôt parler de Dream Boat? C’est beaucoup plus intéressant. A chaque fois que je parle de moi j’ai l’impression de vendre un article électroménager ou d’être sur un site de rencontre. Alors que pourrait dire Denys, mon compagnon? Philippe c’est un être froid, voir glacial, un vrai « ours mal léché » qui ne rit jamais, toujours en train de faire la tête. Si on veut l’aborder on a l’impression qu’il va vous coller une droite. Mais ce n’est qu’une apparence. Les apparences sont trompeuses. Lorsqu’on connait Philippe il est adorable, drôle, parfois borderline (même un peu trop), toujours à l’écoute des autres, qui aime la vie même si sa vie n’est pas toujours facile et que c’est un combat de tous les jours puisqu’il y a une vingtaine d’année suite à une méningite qui a touché la moelle épinière il a perdu l’usage de ses jambes. Il adore jouer au théâtre dans des rôles à contre-emploi, aller à la piscine faire des longueurs et de l’aqua training et il a une passion pour les Lego.

Pourquoi avez-vous décidé, avec votre compagnon, de participer à cette croisière gay ? Qu’est-ce qui vous attirait ?

Lorsque Dream Boat a été tourné, il s’agissait de notre deuxième croisière avec The Cruise La Démence. L’ambiance y est formidable, conforme à nos attentes. L’espace d’une semaine, nous oublions tout. Nous adorons voyager, découvrir de nouveaux horizons, de nouvelles cultures. L’idée de faire une croisière germait depuis un certain temps. Mais nous ne voulions pas une croisière dite «classique». Nous voulions quelque chose de festif, de décalé, culturel et avec un sentiment de liberté. J’avais donc contacté un voyagiste parisien qui s’occupe de voyages LGBT. Nous avons discuté et selon nos attentes il nous a proposé des séjours mais cela ne nous convenait pas. J’en suis venu à lui parler de The Cruise la Démence. Sa réponse a été que nous étions trop vieux pour ce style de croisière. Quoi la quarantaine, certes la bonne quarantaine… trop vieux ? Il ne savait pas à qui il s’adressait. J’ai coupé court à la conversation et nous nous sommes inscrits à la croisière et nous ne l’avons pas regretté. En aucun cas vous ne vous ennuyez, il y a toujours quelque chose de prévu et l’ambiance y est «muy caliente».

Saviez-vous au départ qu’il y avait une équipe de tournage à bord et comment s’est passé votre rencontre avec elle ?

Une partie de l’équipe de tournage de Dream Boat était présente lors de notre première croisière mais nous ne le savions pas. La rencontre s’est faite tout naturellement. Tristan, le réalisateur, nous a présenté son projet. Pourquoi moi ? Il faudra lui demander… Pendant une année, avec Tristan, nous avons parlé de son projet. Il est venu sur Lille, là où nous habitons. Nous avons échangé via Skype. Ce n’était pas qu’une simple rencontre mais une véritable aventure humaine.

Comment s’est passé le tournage ?

Je n’avais pas d’expérience. Je ne savais pas comment se passait un tournage. Pour moi c’était une grande première. Pour Denys, c’était un peu différent, car il avait été figurant dans Présumé Coupable avec Philippe Torreton. En fait je me suis retrouvé comme un enfant devant un jouet. Je m’intéressait à tout et je prenais soin de l’équipe de tournage..Certes il y avait des contraintes car il fallait être présent pour les scènes et surtout il y avait un temps de préparation, l’installation du matériel (ce qui n’était pas toujours évident car parfois les cabines étaient petites), la prise de son…Tout cela était bon enfant et en plus dans un cadre magnifique. Nous n’avions que quelques directives et une fois qu’on entendait «action!», il y avait un silence de plomb qui régnait et c’était à nous de «jouer».

Une anecdote de tournage en particulier?

Je me souviens qu’un soir nous devions tourner une scène dans notre cabine à 21 heures. Nous étions à l’heure. Personne de l’équipe de tournage n’est pourtant présent. Je reçois un appel de Tristan qui me dit qu’il viendra plutôt vers 22 heures. Il arrive, le temps de tout mettre en place il est 23 heures. Nous tournons la séquence pendant près d’une heure. Puis Tristan m’interviewe sur le thème de l’amour. A minuit, philosopher sur l’amour il fallait le faire!

Qu’avez-vous pensé du film ?

Lorsque Tristan nous a appris que Dream Boat serait présenté au 67ième festival de Berlin, nous avons éprouvé une certaine fierté et ce sans avoir vu le film. Il y avait une certaine fébrilité avant la projection car nous avions tourné pendant une semaine et on se demandait quelles scènes avaient été retenues.  Et puis le film a débuté sur la sublime musique de My Name is Claude.  Le film est empreint de beauté sur le plan des images, des couleurs, de l’émotion. Chaque personnage est à fois drôle, touchant et attachant.

Il est vrai qu’à titre personnel, je regrette qu’il n’y ait pas la scène où je rencontre pour la première fois Mireille Mathieu. Dans le film il y a d’ailleurs un clin d’œil. Pour moi cette scène était importante et elle représentait mon combat. Lorsque j’étais à l’hôpital et que l’infirmier est venu apporter un fauteuil roulant et m’a souhaité « bonne chance », je me suis levé. Je suis tombé et j’ai compris que je ne marcherai plus. Ma vie venait  de basculer. J’avais deux options: continuer à vivre mais pour qui pour quoi ou mourir. J’étais là dans cette chambre glaciale et je regardais la télévision. Il y avait Mireille Mathieu qui chantait et je me suis dit je vais me battre et je vais la rencontrer. C’est ce qu’il s’est produit. Il faut toujours croire en ses rêves et toujours lutter. C’est vrai comme le dit Brigitte Fontaine dans une chanson «ah que la vie est belle»…Mais elle peut être cruelle. Il faut donc en profiter et savourer chaque instant.

Comment qualifieriez-vous ce documentaire?

Dream Boat aurait pu partir à la dérive, sombrer et couler dans l’insoutenable légèreté de l’être. Il n’en est rien. C’est avant tout une aventure humaine qui montre des parcours totalement différents avec un passé, un présent et un futur.  DREAM BOAT vous embarque dans un fabuleux voyage, loin des clichés sur la communauté LGBT, avec des personnages qui abordent sans tabou tous les sujets comme la maladie, la souffrance, l’exclusion, le rejet de l’autre, la solitude, la vieillesse et l’éternel rapport à l’amour.

‘Dream Boat’, de Tristan Ferland Milewski, sort sur les écrans le 28 juin.

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