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Didier Roth-Bettoni: ‘Dans ce livre sur le sida au cinéma, j’essaie de raconter l’histoire de nos fantômes’

Le sida fait un retour en force… au cinéma. À Cannes, 120 battements par minute, de Robin Campillo sur les combats d’Act Up-Paris a marqué la Croisette et est reparti avec le Grand Prix du jury. Ce film rend encore plus indispensable la lecture du nouveau livre de Didier Roth-Bettoni, Les années sida à l’écran  qui vient de paraître aux éditions ErosOnyx.

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Roth-Bettoni était déjà l’auteur d’une somme indépassable, L’Homosexualité au cinéma, sur plus de 100 ans de cinématographie mondiale sur le sujet LGBT.
Dans Les années sida, Roth-Bettoni s’est surtout concentré sur les premières années de l’épidémie, avant l’arrivée des traitements efficaces. Il a aussi choisi le film pour accompagner son analyse des représentations du sida dans la communauté gay. Car si plus de 200 films sont cités, Zero Patience, de John Greyson est proposé avec le livre. Dans l’interview qu’il nous a accordée, Didier explique ce choix, analyse les représentations du sida sur grand écran, et nous recommande aussi cinq films incontournables.

 

Une chose m’a frappé. On dit souvent que le sida a été une maladie taboue. Mais tu montres qu’il y a eu profusion de productions sur ce thème…

Il y a beaucoup de choses qui existent, on peut même dire que ça généré une forme de création. Mais ce qui est frappant, c’est qu’en dépit de cette profusion, la plupart de ses œuvres ont été très peu vues à l’époque et que le nombre de films grand public est très réduit.

Comment vois-tu l’évolution des représentations du sida au cinéma?

Il y a plusieurs catégories qui sont extrêmement différenciées. D’un côté, des films grand public qui posent dès le début, je pense en particulier au téléfilm Un printemps de glace en 1985, une sorte de schéma qui va se reproduire à l’infini jusqu’à Philadelphia. Le sida y est traité sous un angle compassionnel et ce ne sont jamais les séropositifs ou les malades qui sont au au centre de l’histoire mais la famille, les amis, qui portent un regard sur les malades. À côté de ça il y a des films plus engagés et des films plus militants, plus communautaires, avec des équipes personnellement impliquées par la maladie et qui propose des images plus proches de la réalité. Cette catégorie-là est subdivisée: il y a des films empathiques bienveillants, où l’on essaie de montrer que la communauté gay est une sorte de famille de substitution qui accompagne les malades. Et puis il y a une frange plus militante plus activiste, un peu comme dans la communauté gay avec les nombreuses associations. Les réalisateurs ont un regard plus décalé.

Pourquoi Philadelphia est-il à part?

Les studios ont fait leurs BA en produisant Philadelphia. Après c’est fini il n’y a plus de grands films hollywoodiens sur le sida. C’est la télé qui va reprendre les choses en main, je pense à The Normal Heart. Avec ce film c’est la première fois qu’il y a une démarche militante dans un dispositif majoritaire avec des acteurs et actrices très célèbres.

Comment en est venu à choisir Zero Patience parmi toutes ces productions?

C’est un film indépendant, avec un réalisateur, John Greyson, très engagé sur les questions LGBT et sur le sida. C’est un film, d’amour, un film tragique, un film d’amitié. L’autre film potentiel était un film pas très connu, Un compagnon de longue date. C’est un film que j’aime énormément et qui porte encore aujourd’hui, 27 ans après sa sortie, une émotion très forte. Il ne raconte pas la dimension politique ou militante mais humaine. La réaction d’un groupe sur le long terme face à cette menace. Le film débute dans une sorte d’insouciance puis la gravité et la mort gagne. A la fin, les vivants et les morts se retrouvent sur la plage et c’est absolument magnifique. Zero Patience c’est aussi le fantôme du patient zéro qui revient, qui repart. C’est ce que j’essaie de raconter dans ce livre  sur le sida au cinéma, l’histoire de nos fantômes, pour nous qui avons survécu d’une façon ou d’une autre à la maladie.

 

L’épidémie est internationale mais il y a très peu de films en provenance d’Afrique par exemple. Pourquoi?

Le principe du livre, c’était de s’en tenir au sida et aux gays. Au début, j’ai commencé à faire des listes de documentaires et de fictions sur les femmes séropositives, sur les enfants, sur les transfusés, sur les usagers de drogue, sur l’Afrique. Il y en a beaucoup et ce sont des questionnements qui sont extrêmement différents. Des questions politiques, cinématographiques, économiques sur lesquelles je n’avais pas forcément de regard ni d’avis et encore moins d’expertise. J’ai eu peur de faire un livre un peu fourre tout en voulant embrasser trop large. Je voulais faire un livre dans lequel je m’implique.

Qu’est-ce qui t’a le plus interpellé en écrivant ce livre?

Il y a deux choses qui m’ont frappé. Je fonctionne beaucoup par listes, tout le temps d’ailleurs. J’ai fait des listes de réalisateurs et je constate qu’il y en a énormément qui ont abordé la question du sida et qui en sont morts souvent très vite après avoir fait leur film. Ça c’est quelque chose qui m’a vraiment marqué. Ce qui fait masse fait sens.
L’autre aspect de cette histoire, c’est l’importance de l’imagerie d’Act Up. Dès qu’une association de lutte contre le sida est représentée, c’est toujours Act Up. L’imagerie d’Act Up a innervé tout le cinéma. D’ailleurs, c’est la seule association qui a « généré » des cinéastes: Ducastel et Martineau, Robin Campillo, Jérôme Reybaud.

Pourrais-tu recommander cinq films emblématiques?

Un compagnon de longue date, de Norman René (1990)

Un compagnon de longue date est peut-être le plus beau film sur cette histoire. Il y a des choses qui sont tellement bouleversantes dans le film à toutes les étapes de l’histoire. C’est un très, très beau film.

Philadelphia, de Jonathan Demme (1993)

On peut penser ce qu’on veut de Philadelphia mais c’est un peu difficile de passer à côté. C’est le film qui a imposé aux yeux du grand public une représentation physique de la maladie et qui développe une forme d’empathie et une forme de reconnaissance du couple homosexuel dans la lutte.

 

Zero Patience, de John Greyson (1993)

Zero patience bien sûr. C’est un film un peu décalé et en même temps, très politique. Il a aussi une forme de légèreté que les autres films n’ont pas. Il est extrêmement engagé et en même temps, il a une dimension queer camp. Le duo des trous du cul c’est quand même n’importe quoi et c’est très drôle.

 

Drôle de Félix, d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (2000)

Olivier Ducastel et Jacques Martineau ont parlé du sida dans tous leurs films, à part dans Ma vraie vie à Rouen et L’Arbre et la forêt. Drôle de Félix est celui que je préfère. Il montre, le film date de 2000, une forme de rapport apaisés à la séropositivité. On vit avec, on est un peu passé autre chose. Ça raconte quelque chose d’une époque, une espèce d’insouciance retrouvée.

 

The Normal Heart, de Ryan Murphy (2014)

Ce téléfilm avec des stars raconte le début, le moment où la communauté se met en branle pour trouver ses armes contre les labos, contre les pouvoirs publics contre l’indifférence générale. Ce téléfilm a cette double casquette d’être sur une colère collective et individuelle. Il y a à la fois la colère et la douleur d’une communauté et la colère et le désespoir d’individus dans ce groupe.

Les années sida à l’écran, de Didier Roth-Bettoni, avec le DVD du film Zero Patience, ErosOnyx, 135 p., 25€.

(image principale extraite de Zero Patience)

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