fières archives homos
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‘Fières archives’: Est-ce ainsi que les homos vivaient?

Dans une mairie du 4e arrondissement de Paris dont la façade est pavoisée de fanions aux couleurs du rainbow flag se tient une exposition exceptionnelle.

« Fières archives » présente des documents autobiographiques d’homosexuels à la fin du 19ème siècle. Cette plongée passionnante dans une histoire trop souvent occultée ou minorée, on la doit à Philippe Artières, historien et Directeur de recherches au CNRS et à Clive Thomson, professeur de littérature française à l’école des langues et littératures de l’Université de Guelph, au Canada.

Jeune italien déguisé en arabe photographie de Guglielmo Plüschow
Jeune italien déguisé en arabe. Photographie de Guglielmo Plüschow

 

Les deux commissaires de l’exposition ont réuni des lettres, des photos, des livres autour de quatre figures centrales de la fin du 19e siècle. A cette époque, les « hommes qui aiment les hommes » sont souvent prénommés « invertis » et la science commence à s’intéresser à eux. Mais elle le fait rarement avec bienveillance. Quand à la police, elle les pourchasse, au nom de la morale et des bonnes mœurs, même si en France, depuis la Révolution de 1789, l’homosexualité (on parlait à ce moment-là de l’acte de sodomie) en tant que telle n’est plus pénalisée.

Photographie de Louis Fernand Geoffroy, ami de Georges Hérelle

A Lyon, l’éminent professeur de médecine légale Dr Alexandre Lacassagne s’intéresse très tôt à l’inversion du sens génital. Il rédige même l’article « pédérastie » dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Lacassagne encourage ses étudiants à écrire sur le sujet et rend visite à des « invertis » en prison et leur fait écrire des lettres, que l’on peut voir dans l’expo, sur leur parcours et l’univers des homosexuels, en France mais aussi en Allemagne, où l’homosexualité est sévèrement réprimée.

L’un des clous de l’exposition, ce sont les longues lettre d’un homosexuel italien anonyme et qu’il adressa à Emile Zola et titrée « Le Roman d’un inverti né », où il décrit, dans une belle langue, son histoire et ses rencontres amoureuses depuis son plus jeune âge. « C’est sans doute, m’explique Clive Thomson, le récit le plus précis de la vie d’un homosexuel à cette époque. L’auteur aurait voulu que Zola écrive un roman sur l’homosexualité, ce qu’il ne fera jamais. » Il y a encore deux ans, on pensait ce manuscrit perdu et pour la première fois, il est montré publiquement.

 

Selon les commissaires, une culture homosexuelle est en germe dans les dernières décennies du 19e siècle et le Dr Georges Saint-Paul est un pionnier dans le domaine de l’étude sur l’inversion sexuelle. Pour ses travaux, il reçoit de très nombreux témoignages d’homosexuels qui contribueront aux tentatives de classifier et de catégoriser les « invertis », souvent pour les marginaliser.

 

Mais la figure presque tutélaire de cette plongée en terra encore presque incognito est un homme gay, Georges Hérelle, qui passa sa vie à se passionner pour la « question homosexuelle ». Gay lui-même, il publiera plusieurs journaux de voyage, en Italie, dans lesquels il évoque sans fard ses rencontres avec des travailleurs du sexe. D’Afrique du Nord, il rapporte une riche collection de photographies, souvent de (très) jeunes hommes. C’est un des moments les plus émouvants de cette exposition, celle où l’on découvre tous ces visages, et où l’on peut lire, dans les écrits de Hérelle, ses questionnements, ses pistes de recherche, ses échanges avec des proches sur leur vie sexuelle, ses propos sur « l’amour grec ». Un monde revit sous nos yeux, comme une révélation. On la doit à Clive Thompson, qui a consacré des années de recherche à consulter les archives de Georges Hérelle, fort heureusement conservées à la Bibliothèque municipale de Troyes. Une mine d’or, inexplorée jusqu’alors! « Ces archives ont dormi à Troyes jusque dans les années 90″, m’explique-t-il. C’est là qu’il avait passé sa jeunesse. Ce sont des milliers de pages. Et les photos, dont certaines sont visibles dans l’expo, je n’ai pu les consulter qu’au bout d’une dizaine d’années. »

Dans la préface au livre qui accompagne l’exposition, Fières archives (éditions Atlande), Christophe Girard, le maire ouvertement gay du 4e arrondissement souligne que cette exposition « contribue à faire évoluer les regards sur l’homosexualité. Elle est le témoin que la raison et la construction de la pensée sont supérieures aux idées préconçues, au rejet de l’autre ».

Photographie d'Alfredo Rosati, jeune homme que Georges Hérelle rencontre à Naples en 1890
Photographie d’Alfredo Rosati, jeune homme que Georges Hérelle rencontre à Naples en 1890

« Le projet essentiel, explique Philippe Artières, et c’est pour cela que l’expo s’appelle ‘Fières archives’, c’est que ce sont des textes uniquement d’invertis. C’était important pour nous que ces archives soient prises au sérieux. Les archives gays et lesbiennes, ce n’est pas paillettes! Ce sont des vies, d’hommes, nous n’avons pas trouvé de vies de femmes mais il doit y en avoir. Cette exposition, c’est un peu un miracle car ce sont grâce à des recontres qu’elle a lieu. Espérons qu’elle attirera les jeunes générations de gays, qui s’intéressent beaucoup moins à l’histoire. »

 

Photographie de Vincenzo Gladi par Guglielmo Plüschow
Photographie de Vincenzo Gladi par Guglielmo Plüschow

Laissons le dernier mot à Georges Hérelle, qui écrit: « J’ai pensé sincèrement pour mon comme en bien des circonstances que cet état était un grand malheur. Et néanmoins, je suis absolument incapable de m’en détacher et, hors de ce cercle fatal, rien n’a pour moi d’intérêt réel; dans ce cercle, au contraire, tout me fascine, même ma propre douleur. »

« Fières archives », jusqu’au 31 août 2017, du lundi au samedi de 11h à 17h, salle Jean Mouly, Mairie du 4ème. 

 

 

 

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