10 films qui prouvent qu’Hitchcock est le maître du crypto-gay

Hitchcock, maître du suspense : bien sûr. Hitchcock, cinéaste majeur : personne n’en doute., Hitchcock, réalisateur ultra populaire et indémodable : évidemment. Mais l’oncle Alfred n’était pas que ce génial inventeur d’intrigues haletantes et de formes inventives. Il est aussi un grand cinéaste de la sexualité dans ses formes les plus tourmentées (frustration, fétichisme, œdipe mal réglé, passage à l’acte impossible, viol…), qu’il introduit en fraude, en contournant le code de censure qui régnait alors à Hollywood et interdisait leur représentation frontale. Dans ce tour d’horizon non exhaustif, l’homosexualité revient régulièrement, toujours cryptée mais rarement sous des airs sympathiques. Alors que sort pour Noël un coffret proposant quatre de ses chefs-d’œuvre dans des masters restaurés et avec plein de bonus, top 10 de ces irruptions queer…

1- L’Inconnu du Nord-Express (1951)

A l’origine de ce récit criminel, on trouve une sidérante scène de drague homo : dans un train, les pieds de deux jeunes hommes se touchent par inadvertance. L’un invite l’autre dans son compartiment, et on voit que la fascination fonctionne immédiatement. Le premier (Robert Walker), un fils de bonne famille au charme décadent, propose au second (Farley Granger), un champion de tennis un peu austère, un drôle d’arrangement: échanger les crimes qui feraient d’eux des hommes libres. La femme de l’un contre le père de l’autre. Ce qui saute aux yeux devant ce très beau couple, c’est à quel point ce contrat meurtrier devient le ciment et le symbole de leur relation, une relation criminelle forcément secrète et honteuse, comme devaient l’être les relations homosexuelles à l’époque aux Etats-Unis.

2 – Psychose (1960)


Dans ce génial film horrifique, Hitchcock joue diaboliquement avec les clichés les plus en vogue à l’époque sur les homosexuels pour camper le personnage de Norman Bates, le tueur en série interprété par un acteur dont l’ambigüité sexuelle submerge l’écran, Anthony Perkins. Jeune homme un peu efféminé, Norman Bates tient un motel qui tue les femmes qui s’y arrêtent, qui adule sa mère dont il conserve le cadavre momifié dans une pièce, qui s’identifie à elle au point de revêtir ses vêtements… Peur des femmes, répression de la sexualité, travestissement, lien castrateur à la mère, etc. : la coupe est pleine, et l’homosexualité suggérée est aussi terrifiante que ce chef-d’œuvre virtuose.

3 – La Corde (1948)


Deux étudiants brillants et cyniques assassinent un de leurs amis pour le seul plaisir du geste et, pour prouver à leur professeur de philo qu’ils sont capables de réussir un crime parfait, organisent un dîner où sont conviés ledit professeur, la famille et l’ex-fiancée du mort autour d’un buffet dressé sur le coffre où le cadavre est dissimulé. Indicible, l’homosexualité des deux garçons est pourtant omniprésente dans leurs scènes de ménage, dans leurs rapports vis-à-vis des autres, dans leur proximité physique… Tiré d’un fait divers ayant provoqué des réactions homophobes très fortes dans l’Amérique des années 1920, La Corde pousse très loin les analogies entre pulsion meurtrière et désir homosexuel sous-jacent. Dans le contexte du code de censure qui règne à l’époque à Hollywood, et qui bannit toute allusion directe à l’homosexualité, Hitchcock utilise la seule voie possible pour rendre visible cet interdit : montrer des homosexuels odieux et haïssables…

4 – Rebecca (1940)

Une jeune femme timide doit s’imposer dans la grande demeure de son riche mari, alors que règne encore le fantôme de Rebecca, la première épouse décédée. C’est d’autant plus compliqué que la mémoire de la défunte est farouchement gardée par son ancienne gouvernante, l’inquiétante et sévère Madame Danvers (Judith Anderson). Le fétichisme qu’elle a développé pour tout ce qu’a touché son ancienne maîtresse (sa brosse à cheveux, sa lingerie, sa chambre…) confine à l’obsession et révèle son amour dévorant et frustré. Personnage très noir, Madame Danvers est surtout, devant la caméra d’Hitchcock, un personnage tragique en raison de son amour impossible à s’avouer et à vivre.

5 – Une femme disparaît (1938)

Inséparables, comiques, ridicules, un débonnaire duo d’Anglais s’agite à l’arrière-plan de ce délicieux Cluedo. Caldicott et Charters sont, de toute évidence, un (vieux) couple. En témoigne la séquence où, dans un hôtel surpeuplé du pays des Balkans où leur train est immobilisé, on leur propose de partager la seule chambre encore libre : une chambre de bonne au lit étroit. Aucun des deux n’hésite et ils se retrouvent dans le même petit lit à partager un même pyjama (le haut pour l’un, le bas pour l’autre) alors que rien ne les y oblige : une autre veste et un autre pantalon de pyjama sont accrochés à côté d’eux ! La femme de chambre ne s’y trompe pas qui multiplie les regards et sourires complices à leur endroit. Contrairement à bien d’autres films, Hitchcock n’en dresse pas un portrait caricatural ou à charge : le couple fera preuve de courage dans cette histoire très embrouillée, et sera du bon côté lorsque viendra le dénouement. Ce n’est, à l’époque, pas fréquent…

6 – La Mort aux trousses (1958)

C’est à nouveau du côté des méchants qu’il faut regarder pour distinguer un gay dans cette fastueuse comédie d’espionnage, l’un des chefs-d’œuvre de Hitch. Philip Vandamm, l’espion cruel incarné avec componction par James Mason, est ainsi en permanence flanqué d’un homme de main attentionné et protecteur (Martin Landau), à l’évidence amoureux transi de son chef dont il tente en vain d’écarter la belle héroïne de ce récit : “Vous êtes jaloux ! C’est flatteur !”, se moque Vandamm, révélant en une réplique ironique ce que le scénario n’a pas le droit d’affirmer plus franchement…

7- Meurtre (1930)

Le personnage interprété par Esmé Percy dans ce film policier anglais très efficace, s’il n’est jamais présenté comme homosexuel (on le dit même amoureux de l’héroïne au point de tuer pour elle…) en présente néanmoins toutes les caractéristiques. Il est artiste, membre d’une troupe de théâtre où il est spécialisé dans ce genre très anglais que sont les « female impersonations » (les compositions féminines), d’un raffinement de manières le rendant presque obséquieux, d’une lâcheté qui le fait transpirer et presque défaillir quand il se sent démasqué et il cache un secret si lourd qu’il en vient au meurtre pour qu’il ne soit pas révélé : selon le scénario, il est métis. À l’évidence, il est surtout gay. Un gay dans le placard, assassin, aussi pathétique que dangereux – dangereux car pathétique – incapable de se confronter à l’image que la société lui renvoie de lui-même.

8 – Soupçons (1941)

C’est lors d’une brève scène de repas auquel participe le couple Cary Grant-Joan Fontaine que l’on découvre leur hôtesse, Isobel, une élégante autrice de romans policiers, et Phyllis, visiblement sa compagne, que sa partenaire appelle tout simplement Phil, et qui, en bonne garçonne, porte costume et cravate. Elles n’ont aucune part à l’intrigue, leur présence est incroyablement anodine, leur relation présentée de manière absolument normale, à un moment où ce n’était vraiment pas courant.

9 – A l’américaine (1928)

Dans cette comédie très légère tournée au temps du cinéma muet, Hitchcock dresse le portrait d’une riche héritière qui, au détour d’une intrigue au cours de laquelle son père lui fait croire qu’il est ruiné, s’amuse à s’habiller en homme, et fréquente d’assez près une garçonne laissant imaginer un instant que la volage jeune fille n’a pas que des aventures masculines.

10 – La Cinquième colonne (1942)

Il faut avoir l’œil pour distinguer dans ce thriller d’espionnage un élégant tueur à la solde des nazis, Freeman, qui ne devient sentimental que lorsqu’il parle d’un de ses enfants dont il refuse qu’on lui coupe les cheveux : « J’aurais voulu avoir une fille », dit-il. Et d’ajouter, nostalgique : « Quand j’étais petit, j’avais des grandes boucles blondes qui faisaient l’admiration des gens jusque dans la rue… » Comme si ce qu’il avait voulu dire, c’était : « J’aurais voulu être une fille. » Fugace surgissement d’une homosexualité refoulée, refusée, qui nimbe de mystère et de perversion ce personnage par ailleurs presque gris.

Didier Roth-Bettoni

Alfred Hitchcock – Les années Selznick, coffret ultra collector (DVD ou blu-ray) comprenant Rebecca, La Maison du docteur Edwardes, Les Enchaînés, Le Procès Paradine. Distr. : Carlotta/Sony.

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