Freud
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Homosexualité: Freud contre les psychanalystes…

Il ne faut pas prendre le titre de l’essai revigorant et touffu de Lionel Le Corre, intitulé L’homosexualité de Freud (PUF), au pied de la lettre. Ce qui intéresse l’auteur, psychanalyste lui-même et chercheur, ce ne sont pas tant de révéler les éventuelles tentations homosexuelles du père de la psychanalyse que de remettre d’équerre les rapports souvent troubles et conflictuels (pour rester poli) de ses successeurs et de l’homosexualité. Pour ce faire, estime Lionel Le Corre, rien de tel que de revenir aux sources, c’est-à-dire à Freud lui-même, et à la manière dont, au fil de son travail (et singulièrement durant la période 1907-1914), celui-ci s’appuya sur la composante homosexuelle de son propre désir — en particulier sa relation complexe avec son ami Wilhelm Fliess — pour élaborer sa pensée. « D’une part, écrit Le Corre dès son introduction, Freud a eu à élucider (pour soi) la manière dont la part homosexuelle de la libido coordonne son propre désir, de l’autre, il est crucial pour celles et ceux qui se réfèrent à son enseignement de la connaître afin d’assurer au mieux la conduite des cures psychanalytiques. »

Comment exposer plus clairement le double mouvement qui motive et justifie L’Homosexualité de Freud ? En scrutant au plus près l’œuvre de Freud, en ramenant en pleine lumière tous les éléments de ce qu’il nomme « le moment homosexuel » de Freud (au centre duquel le cas Fliess, auquel l’auteur consacre un long développement en raison de ses conséquences sur la formulation de la théorie freudienne de l’homosexualité masculine), Lionel Le Corre n’a de cesse de rappeler à quel point pour le Viennois « le problème n’est pas l’homosexualité, mais son rejet social », là où une part importante des psychanalystes, par la suite, auront à l’inverse la tentation de médicaliser l’homosexualité et, jusqu’à la période très récente des débats sur le PaCS ou le mariage pour tous, feront preuve d’une homophobie manifeste. Et on peut sans grand risque d’erreur prévoir que cela se reproduira lorsque s’ouvriront les débats portant sur la PMA. Et même s’il s’agit là désormais de résurgences minoritaires parmi les psys, leur permanence n’en souligne pas moins la nécessité du travail de Lionel Le Corre en tant qu’archéologue de la doxa psychanalytique sur une question homosexuelle qui apparaît, à la lumière de sa recherche, bien plus fondamentale que ce qu’on aurait pu soupçonner.
On voit bien l’importance d’un tel livre, très fouillé, documenté, référencé, sur un plan historique, bien sûr, mais plus encore de manière extrêmement et résolument contemporaine.

Lionel Le Corre, L’Homosexualité de Freud, PUF, 23 €.