Nakhane: « Je ne voulais pas faire de grand coming-out, j’ai pensé à ce qu’on avait fait à Elton John et George Michael »

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Nous rencontrons Nakhane dans un café du XIème arrondissement de Paris. Le chanteur sud-africain est venu en France faire une semaine de promo pour l’EP Clairvoyant, sorti il y a quelques semaines. Cet EP, qui contient trois chansons, plus un remix de la chanson titre, est un prélude à son deuxième album, prévu pour 2018.

Il répond aux questions d’une voix douce et avec une spontanéité que perdent souvent les artistes à force de faire des interviews. Puisque nous sommes là pour parler de l’EP, nous lui demandons d’abord de décrire les titres qui y figurent.

La chanson Clairvoyant est pour lui une « sober love song ». « Quand tu penses à des chansons d’amour, tu n’as que des chansons du genre « Oh je t’aime et je ne peux vivre sans toi » ou « Va te faire foutre, tu m’as quitté, tu m’as trompé. », explique-t-il. Tu n’as pratiquement rien qui parle de cette vision banale d’une relation ou de l’amour, de ce que c’est quand tu aimes quelqu’un très fort, mais que pour un moment tu n’as plus envie de lui, de ce que c’est quand tu aimes quelqu’un très très fort mais que ce jour-là il te rend dingue, avant que tu réalises qu’il est ce qu’il y a de mieux dans ta vie. Personne ne parle de ces petites choses là. Tu as ça dans la littérature, plus rarement dans des chansons. »

« C’est pour ça que la vidéo est composé de petits fragments de vie quotidienne d’un couple chez lui, qui fait ce que font les couples à la maison, poursuit-il. Ils se disputent, ils baisent, ils prennent un bain, ils mangent et tout ça en restant quasiment tout le temps nu! Un ami à moi m’a dit « tu as toujours envie de rester à poil de toute façon! »

La vidéo très sensuelle de Clairvoyant:

La sublime reprise de Sweet thing (qui figure sur l’album Diamond Dogs) de Bowie était une commande pour un album hommage au chanteur disparu au début de l’année 2016. Il a cherché une chanson moins connue que d’autres et l’a enregistré entièrement seul (il est multi-instrumentiste), en ajoutant même des paroles. « C’est très arrogant de ma part », rit-il.

Hey, Lover, la troisième chanson, une compo, a été écrite après une agression. « Je parlais à ce mec, qui était toxicomane, dans un parc. Nous avons discuté pendant une bonne heure. Alors que je m’apprêtais à partir, il a sorti un couteau. J’ai fait « Tu es sérieux? Après toute cette conversation? » Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit cette chanson. Afin d’évacuer la douleur de cette histoire et de la rendre presque romantique?

« Cet album parlera du fait de ne plus être chrétien. »

Son second album, assure-t-il, sera très différent, du premier, le très beau Brave Confusion, sorti en 2015, sous le nom de Nakhane Touré.

« Dans mon premier album, j’essayais de trouver un sens au fait d’être gay et chrétien, parce que c’est ce que j’étais à l’époque, se souvient-il. Cet album parlera du fait de ne plus être chrétien. On se dit que lorsqu’on quitte l’Eglise, on est libre, on est heureux, mais quand tu as passé 25 ans de ta vie à croire en quelque chose et que soudain tu n’y crois plus, cela crée un vide. Parce c’était toute ta vie. Je priais avant de manger. Je priais en rentrant chez moi. Je priais avant de dormir. Cela a entraîné une période d’anxiété et de dépression, ce qui est un très bon matériau de base pour la création! » [rires]

On lui fait remarquer qu’il porte malgré tout un pendentif sur lequel figure la Vierge Marie. Il sourit et pointe vers ses boucles d’oreilles en forme de croix chrétienne.

« J’aime l’imagerie, répond-il dans un sourire. L’église baptiste où j’allais était très dure. Tu vois l’église américaine qui fait des picketing [la très homophobie Westboro Baptist Church]. C’était comme cette église là, sans les picketing. C’est la chrétienté que je connais. Je ne connais pas la chrétienté libérale. Nous regardions les chrétiens libéraux en nous disant « les pauvres! ». J’ai pensé que j’étais guéri de l’homosexualité. J’ai prié pour ça. Le pendentif et les boucles d’oreille sont comme un rappel du fait que j’en suis sorti.  »

Nakhane n’a jamais été dans le placard

Nakhane fait partie de cette génération d’artistes qui n’a pas eu besoin de faire de coming-out, parce qu’il n’a jamais été au placard. « Je ne voulais pas qu’il y ait un grand coming-out. J’ai vu ce qu’on a fait à Elton John et à George Michael.

« Et puis je n’ai jamais pensé que ça intéresserait beaucoup de monde. Je pensais que ma musique serait écoutée par quelques hipsters de Johannesbourg. Je ne pensais pas être signé. Être à Paris pour faire une semaine de promotion me semble si étrange. Et je pensais aussi que les gens qui s’intéresserait à ma musique seraient de toute façon queer friendly, donc je ne voyais pas l’intérêt de me cacher. J’ai passé toute ma vie à cacher ça. Donc quand j’ai voulu sortir du placard, j’ai quitté l’église. Le reste m’importait peu. »

Beaucoup l’ont découvert pour son rôle dans Les initiés, de John Trengrove. Un rôle très fort, dans un long-métrage qui évoquait les rituels de l’ethnie Xhosa, dont Nakhane fait partie.

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Les rituels d’initiation évoqués dans le film sont censés rester secrets. Le film a fait scandale avant sa sortie et Nakhane a reçu de nombreuses menaces de mort. « Tous ces gens qui étaient en colère ont compris qu’ils n’avaient pas de raison de s’énerver quand ils ont vu le film. Ils pensaient qu’on montrait quelque chose qui ne doit pas l’être. Je connais les secrets et la part sacrée de l’initiation. Je disais en interview que le film ne révélait rien mis à part la circoncision. Après les gens se sont dit « ah, il avait raison ». »

« Les homos ne sont pas représentés dans la culture sud africaine, en particulier les noirs »

« Nous avons l’une des constitutions les plus libérales au monde, mais les homos ne sont pas représentés dans la culture, en particulier les noirs. » Le film, dit-il a permis de montrer des personnages noirs qui ressemblent à de vraies personnes. Pas aux stéréotypes qui sont habituellement représentés.

Sur une note plus légère, il se souvient d’un visionnage un peu douloureux avec sa famille. « Il y avait une part un peu ado de moi qui voulait regarder ma mère quand je me fais baiser à l’écran, pour pouvoir me moquer d’elle. Ma mère est pleine de contradictions. C’est une fervente chrétienne, mais elle est aussi très ouverte. Je savais qu’elle rirait mais qu’elle dirait aussi quelque chose comme ‘Oh, je n’arrive pas à croire que tu aies fait ça!’. Mon copain était aussi là, il se cachait. Et ma sœur a décrété que le film était ennuyeux et elle est partie! »

« J’ai passé mes jeunes années à vouloir être Marvin Gaye »

Comment décrire sa musique? Il n’y a pas de réponse simple et il n’a pas de réponse simple.

« Je me dis que c’est de la musique soul parce que c’est ce que je voulais faire, explique-t-il. J’ai passé mes jeunes années à vouloir être Marvin Gaye, puis j’ai compris que je ne pourrais pas être Marvin Gaye. Cela a déjà été fait! C’est un mélange de plein de choses. Je dis parfois que c’est de la pop. Mes amis se moquent de moi: ‘oh c’est mignon, tu penses que tu fais de la pop!’ Je ne me sens pas offensé quand d’autres essaient de la définir. Ma prof de musique entend beaucoup de George Michael. Moi non, mais George Michael a été une figure importante pour moi parce qu’il était le seul musicien gay que je connaissais à une époque. Si on me disait ‘J’entends du Britney Spears’ par contre, je répondrais que c’est un peu exagéré! Mais je n’ai pas honte d’avoir plusieurs influences et de les nommer. Prince, Bowie, Nina Simone, Marvin Gaye et beaucoup de chanteuses sud africaines comme Brenda Fassie. »

Sur sa vocation, il évoque la culture africaine d’avant la colonisation. Je ne pense pas que les gens se levaient le matin en disant, je vais faire une chanson. Ils chantaient ou faisaient de l’art toute leur vie, c’était comme un appel. En ce qui me concerne, je n’ai jamais choisi l’art, l’art m’a choisi. »

Photos de Xavier Héraud