Vieille peau
Vieille peau

Tous des (futures) « vieilles peaux »? Quand la bédé représente les gays d’âge mûr

Hasard ou coïncidence, deux bédés qui traitent de la question du vieillir gay viennent de sortir des deux côtés du Rhin. En Allemagne, le dessinateur emblématique Ralf König publie un nouveau tome des aventures de Paul & Conrad, intitulé Herbst in der Hose (L’automne dans le pantalon) ; en France,  Pochep sort Vieille peau, aux Editions Fluide Glacial.

Dans les deux ouvrages, les personnages principaux se montrent paniqués à l’idée de vieillir. Dans Vieille Peau s’ajoute une dimension autobiographique. « Je mets en scène mon avatar depuis quelques années et il m’a toujours permis d’illustrer ce que je vivais à peu près en temps présent, nous explique Pochep. A travers lui, j’ai raconté les sites de rencontre, les lieux et techniques de drague etc. Puis j’ai commencé à remarquer les signes du vieillissement de mon corps, alors j’ai impliqué mon double dessiné dans mon questionnement. »

Le vieillir gay mal représenté dans la bédé

Sur son blog, Jean-Paul Jennequin, le rédacteur en chef de La revue LGBT BD fait part de son malaise face à la représentation des gays « mûrs » dans ces deux ouvrages. « Pour une fois que l’on parle en BD de gays mûrs, voire âgés, l’image qui en est donnée est incroyablement négative. », regrette-t-il. Jean-Paul Jennequin, qui est également dessinateur, cite comme exemple plus positif Au Coin d’une ride, de Thibaut Lambert. En dehors de ceux-là, les gays âgés sont peu voire quasiment pas du tout représentés dans la bédé, déplore-t-il.

Pochep, à qui l’on doit également le Projet 17 mai (avec Silver, aux Editions Des ailes sur un tracteur) lui répond: « Mon récit, d’humour, est principalement nourri des craintes et des extrapolations que cela m’inspire, répond Pochep. Dans Vieille peau, mon personnage ne fait que se monter le bourrichon tout seul (expression sans doute un peu désuète). Rapport à la séduction, entretien physique, fractures générationnelles…  je n’ai face à moi que des montagnes de questions, d’où sans doute ma vision torturée de l’apprentissage à l’âge. J’ai tenté de le traduire par l’humour. Mais peut-être, plus tard, serai-je amené à dessiner un récit d’une toute autre nature sur la vieillesse qui contredira totalement cette première vision. »

« Le thème n’est pas exclusif à la communauté gay », souligne-t-il. Hélène Bruller vient de sortir un album intitulé Je ne veux pas vieillir, très drôle et tout aussi grinçant face à cette échéance. Les dessinateurs de BD, gays ou non, vieillissent aussi…. »

«On n’est pas adulte tant qu’on n’a pas accepté qu’on vieillit»

Interrogé par Hornet, Francis Carrier, fondateur de l’association Grey Pride, spécialisée dans la question du vieillir LGBT, tient à dédramatiser. « Il faut qu’on puisse rire de nos situations, ça permet de décrisper un peu les choses. On manque de recul sur nous-mêmes parfois. », lance-t-il.

« S’il y a une chose qui m’insupporte c’est quand j’entends un vieux pédé dire qu’il ne voit plus le désir dans le regard de l’autre, insiste Francis Carrier. Certains sont dans le déni. On n’est pas adulte tant qu’on n’a pas accepté qu’on vieillit. A 50 ans, on n’a pas les mêmes désirs qu’à 20 ans ».

En 2015, le militant avait posé pour le visuel de la nuit gay sur Canal + (ci-dessous, à gauche)

Grey Pride existe officiellement depuis un an et rencontre « une écoute bienveillante de la part des officiels », estime le militant, avant de tempérer immédiatement son propos:  « De là à passer à la mobilisation, c’est un autre sujet… »

L’association travaille sur de nombreux sujets: une campagne pour le respect à l’intimité des seniors, un module de formation pour la filière gérontologique, en plus de la ligne d’écoute et des rendez-vous mensuels.

Grey Pride mène aussi une réflexion sur les lieux de retraite. La maison de retraite LGBT est une possibilité comme une autre, même si pour Francis Carrier il peut être plus intéressant de réunir les gens par affinité plutôt que par identité…

La communauté doit être bienveillante avec les plus âgés

L’association rencontre « un peu d’écho dans la communauté ». « Mais il va falloir faire de la pédagogie et surtout il faut décrisper le sujet ». martèle Francis Carrier.

Ce n’est pas Pochep qui le contredira:  « Avant que ne s’ouvre toute cette période de lutte pour la reconnaissance et l’égalité des droits, les gays étaient invisibles, qu’ils soient jeunes ou vieux, affirme le dessinateur. Ce qui change aujourd’hui, ce sont ces générations qui ont goûté à la nouvelle possibilité de s’afficher, de vivre entourés et qui tout d’un coup réalisent qu’ils ne sont plus ce qu’ils ont été. La vieillesse discrimine-t-elle, rend-elle invisible ? L’esprit communautaire devrait aussi participer à être bienveillant avec les plus âgés. Par exemple en aidant certaines associations qui permettent d’entretenir d’indispensables liens humains. »

Le dessinateur fait le parallèle avec une autre question qui agite la communauté ces temps-ci (et depuis plusieurs années), celle de la création d’un centre d’archives LGBT. « Ces deux nécessités font écho, avance Pochep. Notre communauté est née, a grandi et aujourd’hui est composée de diverses générations. Elle ne doit pas négliger son histoire ni ceux qui ont participé à l’écrire. »