L’acteur porno Wesley Woods veut utiliser le sexe pour répandre l’amour

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Si on m’avait dit lorsque j’avais dix-huit ans, que je votais pour George W. Bush et que j’étais étudiant dans une université chrétienne, que treize ans plus tard, à deux jours de Noël, je me rendrai dans une petite ville rurale du nord du Texas pour rencontrer l’acteur porno multi-récompensé Wesley Woods dans son ranch familial, j’aurais probablement récité une prière pour le salut de mon âme.

Bien que connaissant assez bien un certain nombre d’acteurs pornos depuis longtemps (depuis, en fait, qu’à l’âge de onze ans, après avoir vu le film Batman & Robin, j’avais tapé « Chris O’Donnel nu » dans un moteur de recherche sur Internet, tombant ainsi sur plusieurs photos assez excitantes de Lukas Ridgeston), le porno et ses stars n’existaient jusqu’alors pour moi que dans le monde anonyme des historiques de navigation privée.

Mais, après avoir vu Wesley Woods participer à un concours d’humoristes dans un café-théâtre (et supporter ensuite un jury odieux dans lequel figurait, allez savoir pourquoi, Kato Kaelin), j’ai dû faire quelque chose que le porno ne nous demande jamais de faire : m’intéresser à la vie de la personne qui se désape pour notre plaisir.

Et cela, principalement à cause de la façon dont Wes parle de sa famille sur scène. Une famille rurale du Texas, sportive, chrétienne, hétéro, majoritairement composée d’hommes, qui va à l’encontre de tous les clichés en acceptant à la fois Wes et son travail.

« Quand j’ai dit à ma mère que j’allais faire du porno, elle m’a répondu « d’accord, mais évite que ça soit vulgaire »« , se souvient-il en riant. « Je ne sais pas vraiment ce qu’elle voulait dire« .

« J’ai envoyé un texto à mes parents disant : « je serai là pour vous le jour où quelqu’un devra changer vos couches ». Ma mère m’a répondu : « moi aussi. Tu en auras besoin quand tu auras arrêté le porno <3 « . »

Wes est tellement honnête et enthousiaste lorsqu’il parle de son travail et de ce qu’il représente pour lui et pour ses fans, et il aime de toute évidence tellement sa mère, que s’il me disait qu’il avait compris ce que c’était que du porno fait « avec classe », je n’aurais pas d’autre choix que de le croire.

Lorsque je suis arrivé au ranch, un labrador noir est venu à ma rencontre. Wes n’était pas loin derrière lui, lui aussi tout en noir, en short de sport et sweat à capuche. Il criait à son chien, Boudreaux, de ne pas me sauter dessus, mais le chien ne l’écoutait pas. Il est trop poli pour cela, tout comme son maître, qui se mit à me présenter sa famille, elle aussi extrêmement courtoise.

À peine avais-je mis un pied dans la maison que son beau-père, Jimmie, me tendit la main. ll ressemble un peu (en plus grand et en plus robuste) à une version cowboy de Martin Sheen qui s’en irait s’occuper de ses chevaux. La mère de Wes, Tisha, m’attendait pour me serrer dans ses bras avant de m’emmener dans la cuisine, de me servir un café dans une tasse en forme de bonhomme de neige et de s’enquérir de ma famille et mes projets pour les fêtes de fin d’année.

Tisha me demanda si je connaissais le véritable nom de Wesley Woods. Wes parvint à caser un jeu de mot à propos des « trous béants » dans la conversation, que sa mère ne releva même pas. Au lieu de cela, elle m’expliqua que les trois principes qui avaient toujours le plus compté pour elle étaient l’amour, la paix et le respect.

C’est quelque chose que j’ai aussi entendu dans la bouche de Wes. Le premier de ces principes est même tellement important pour lui qu’il l’a fait tatouer sur son torse en grec, parce qu’il a appris à l’église que la langue grecque était plus expressive que la langue anglaise.

A pornstar in his natural habitat…

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« Un acteur porno dans son habitat naturel… »

« Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé à prier pour que je répande l’amour sur cette terre« , m’a-t-il dit. Je pense qu’on peut affirmer, sans trop risque de se tromper, que c’est une phrase que peu d’acteurs porno pourraient prononcer, mais Wes était très sérieux en me la disant. Il voit son travail d’acteur porno et d’humoriste comme une occasion de promouvoir l’amour, l’acceptation de soi, la célébration de tous les corps, la diversité et une vision saine de la sexualité.

Cet engagement au cœur de son travail ne doit rien au hasard. Wes est venu tardivement au porno et à la comédie. Il y a encore quelques années, il travaillait comme commercial pour des sociétés opérant dans les secteurs du sport et des médias à Chicago. Poussé par le désir de changement et l’envie de trouver un emploi plus en phase avec sa personnalité, il s’est installé à Las Vegas, où un ami lui proposait de lui trouver un boulot dans le milieu de la nuit. Rapidement, il y a vu l’occasion d’assouvir sa passion de longue date pour l’humour, et ses efforts furent vite récompensés par une place en finale d’un concours d’humoristes.

Mais il s’est vite lassé de ces représentations nocturnes mal payées. « J’ai commencé à chercher ce que je pourrais faire pour gagner de l’argent tout en parlant des sujets qui me tiennent à cœur« , m’a-t-il confié.

Quand un ami acteur porno lui a suggéré de tirer parti de son physique et de se mettre en contact avec des studios X, il a commencé à y réfléchir. « Je me suis dit que, dans la culture gay, les acteurs porno étaient peu comme les drag-queens. Et j’ai pensé que ce serait intéressant si je pouvais créer un personnage qui célébrerait la sexualité tout en accordant ses paroles et ses actes« . Et c’est ainsi que, peu de temps après, il se retrouvait à faire des strip-teases et des auditions par Skype pour quelques-uns des plus grands studios de porno gay.

Poolside in my panties

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« À la piscine en maillot »

Wesley Woods a fait une entrée fracassante dans le milieu du porno gay. Ces deux dernières années, il a récolté une vingtaine de nominations. En 2017, il a remporté le Grabby Award de l’acteur de l’année. Cette année, il a déjà gagné le Cybersocket Web Award de la meilleure pornstar et a été nominé pour un XBIZ Award ainsi que pour cinq GayVN awards. Et, à chaque fois, il a rempli son beau-père de fierté.

« Jimmie m’a toujours dit que je devais être le meilleur dans mon domaine, peu importe ce que c’est« , m’explique Wes.

C’est sa mère et son beau-père, dit-il, qui lui ont inculqué le sens du travail. « J’ai appris à souder à l’âge de onze ans, à monter des clôtures, à m’occuper des chevaux et à nettoyer leurs boxs« , me confie-t-il tandis que nous contemplons le domaine devant nous tout en marchant vers les écuries pour aller voir les chevaux.

« Un boulot reste un boulot« , ai-je dit.

« Exactement ! Et si je dois sucer des bites devant une caméra, je vais le faire du mieux que je peux !« .

Mais, malgré toutes ses récompenses et la reconnaissance acquise dans ce métier, il lui est arrivé de douter parfois. Réalisateurs racistes et homophobes, absence de royalties pour les acteurs, habitudes malsaines sur les plateaux de tournage : Wesley Woods veut changer le monde du porno gay.

« Je sais qu’il y a des problèmes dans ce milieu qui ont des conséquences directes pour les acteurs et les spectateurs : des corps qui se ressemblent tous, un manque de diversité, des abus d’alcool et de drogues. Je veux faire tout mon possible pour offrir un exemple différent« . L’importance que Wes accorde à ces questions vient du triptyque « amour, paix et respect » inculqué par sa mère, mais aussi de ses propres résolutions de mener une vie plus saine et d’encourager les autres à faire pareil.

« Entre vingt et trente ans, j’ai passé la plus grande partie de mon temps à boire, et cela m’a apporté beaucoup d’ennuis« . Il évoque des souvenirs qui paraîtront familiers à beaucoup de mecs gays : des week-ends (ou même des soirées en semaine) entiers à faire la fête, à boire et à danser. « Je n’arrivais pas à comprendre qu’on puisse juste boire quelques verres. Au final, je buvais trop et je me retrouvais torse nu, en train de faire tourner mon T-shirt au-dessus de ma tête et de sauter depuis le comptoir, jusqu’à ce que je me fasse virer du bar ou pire« .

That's #sofetch #mansbestfriend #puppy #labrador #pup #ranch #texas

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« Tellement cool »

Mais Wes a fini par s’en lasser et par se demander à côté de quoi il passait. Il s’est souvenu de son grand-père, qui était perpétuellement ivre. Quand il était enfant, il lui semblait qu’il était toujours joyeux et insouciant ; aujourd’hui, il lui paraît triste. Il a repensé à son éducation religieuse, à la beauté de la terre sur laquelle il courait pieds nus et aux mares dans lesquelles il plongeait la tête la première.

« J’ai voulu me reconnecter à ma spiritualité et l’alcool m’empêchait de voir la lumière« , confesse Wes. « Il faisait ressortir mon mauvais côté. Je pouvais être suave et charmant et, la minute d’après, me transformer en sale mioche de la campagne. J’en avais marre de répéter les mêmes erreurs sans jamais rien en apprendre. »

Il a alors arrêté complètement de boire pendant quinze mois. Cela l’a aidé, dit-il, à y voir plus clair. « Être sobre m’a permis de réfléchir à tous les aspects de ma vie, y compris à mon travail dans le milieu du porno. Je fais plus attention à ce qu’il se passe sur les plateaux et en dehors et je suis plus conscient des répercussions que cela peut avoir sur les spectateurs et sur la société« .

Wesley Woods est sincère. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui faire remarquer que dans un monde qui prétend célébrer la diversité des corps et des sexualités, il incarne toutes les normes contre lesquelles il dit vouloir se battre. C’est un mec blanc au corps « parfait », des pieds à la tête et de la bite au cul. Et il travaille pour de grands studios commerciaux qui renforcent continuellement les mêmes normes corporelles.

« Certains pensent peut-être que je fais partie du problème, mais je suis aussi en première ligne« , m’a-t-il répondu. Je comprends ce qu’il veut dire, au moins en théorie, mais ça ne me suffit pas. Je vois bien comment il contribue à donner une vision positive de la sexualité, parce que les acteurs pornos peuvent avoir un impact décisif lorsqu’il s’agit de briser les tabous autour du sexe. Mais je vois mal comment il participe à la célébration de la diversité des corps.

Peut-être que c’est lié à ma propre histoire et à ma propre subjectivité, mais si le but est d’aller vers un monde où tous les corps seraient présentés comme désirables et dignes d’être érotisés, il me semble que promouvoir et encourager des normes comme le font les grands studios pornos commerciaux (ceux précisément pour lesquels Wes travaille) va exactement dans la direction opposée, du moins temps qu’ils ne mettront pas en scène une plus grande diversité de corps.

« Je sais que, par bien des aspects, je suis un privilégié« , reconnaît Wes, « mais j’espère pouvoir utiliser ces privilèges pour changer les choses« . Cela passe aussi par des petits gestes. Récemment, lors d’une soirée organisée par l’industrie du porno, un de ses confrères s’est lancé dans une longue tirade sur le thème « pourquoi les nouveaux acteurs devraient obligatoirement avoir des entraîneurs pour se maintenir en forme ». « Non, ce qui devrait être obligatoire pour faire du porno, c’est de se sentir à l’aise et bien dans son corps comme dans sa tête« , lui a répondu Wes.

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« Tapis rouge »

À une plus grande échelle, Wesley Woods est récemment entré en discussion avec I Want Empire, une nouvelle compagnie dont le but est de faire gagner plus d’argent aux acteurs pornos en leur versant des royalties. Il voit cela comme la première étape vers une nouvelle phase de sa carrière, une phase qui lui donnerait les moyens de changer les choses, par exemple en s’impliquant davantage dans la production des films porno plus queers et plus tournés vers la célébration de tous les types de corps.

Même après une pizza, un tour à cheval, une discussion autour de la cheminée, une partie de billard et un joint, Wes tient encore à s’assurer que je profite à fond de son ranch et c’est comme cela que nous nous sommes retrouvés à faire un tour de sa propriété sur son quad.

Pendant qu’il me faisait visiter, j’ai entraperçu le petit garçon qui courait sur ce ranch, grisé par sa beauté, modelé par les personnes qui y vivaient et par les vies qu’elles y menaient. Ce petit garçon ressemblait beaucoup à celui que j’avais moi-même été.

Il y a une nouvelle écrite par Kurt Vonnegut dans les années 50 que j’adore. C’est l’histoire d’un homme, Henry, qui est arrêté pour avoir agressé un de ses collègues à coup de téléphone. Son collègue avait obtenu le numéro de téléphone personnel d’une pin-up et l’avait appelée chez elle. Mais quand il avait compris que, derrière le papier glacé, sa vie n’était pas toujours rose, il avait perdu tout intérêt pour elle et regretté de l’avoir appelée. Quand on demande à Henry pourquoi cela l’a énervé au point qu’il se mette à agresser son collègue, il répond que c’est précisément pour cela que le monde va mal : « tout le monde prête attention aux images des choses. Personne ne prête attention aux choses elles-mêmes« .

Wesley Woods me rappelle que nous devrions tout prêter plus d’attention aux choses elles-mêmes.

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