l'un dans l'autre body swap
l'un dans l'autre body swap

Le body swap, ou le concept d’échanger son corps au cinéma, est-il un genre dépassé ?

Une sortie DVD et une sortie au cinéma remettent une nouvelle fois en vedette la comédie autour du body swap. Pour le meilleur ou pour le pire, pour ce qui est de la remise en cause des genres ?

On a parfois, face à certains films, le sentiment de tomber dans une sorte de faille spatio-temporelle, tant ils semblent déconnectés du monde qui les entoure, et des évolutions qui y ont eu lieu. Ainsi de ces increvables comédies basées sur le body swap qui ne cessent de ressusciter alors même que leur postulat de base, qui a pu être drôle voire subversif il y a quelques décennies, est aujourd’hui plus que dépassé. Ce mois de janvier voit ainsi la sortie (en DVD) du Français L’un dans l’autre et (en salles) de l’Italien Femme et mari, qui tous deux reprennent ce schéma plus qu’éculé du passage d’un corps (et d’un sexe) à l’autre pour leurs personnages, avec toute la litanie de stéréotypes idiots et de blagues hors d’âge censées évoquer sur un mode léger les “questions de genre”. Sauf que voilà, ce qui avait sans doute une pertinence et pouvait éventuellement amuser avant l’apparition des gender studies ou l’émergence du queer est aujourd’hui totalement dépassé.
Dans L’un dans l’autre, deux amants très amoureux (Stéphane de Goodt et Louise Bourgoin) se retrouvent un beau matin dans la peau de leur partenaire. Dans Femme et mari, ce sont deux époux qui vivent la même aventure. On voit bien, une fois le postulat vaguement fantastique admis (et qui est toujours à peu près le même), de quoi vont se nourrir majoritairement ces histoires : de la difficulté de marcher avec des talons pour un homme devenu femme, des manières efféminées de la femme devenue homme (de Groodt casse le poignet, Bourgoin est adepte du manspreading dans les transports, et on retrouve les mêmes situations dans l’autre film). Pire, sous couvert de se jouer des stéréotypes de genre, ces films ne font que les renforcer : il faut voir de Groodt faire frénétiquement la vaisselle comme si c’était une part indissociable de son identité féminine…

On voit bien à quel point ces films n’interrogent rien, ne remettent rien en cause, ne subvertissent rien des identités genrées, à quel point même ils se contentent de les reproduire, puisqu’au final, à chaque fois, tout finit par rentrer dans l’ordre et que ce voyage dans le sexe de l’autre reste pour les divers protagonistes assez anecdotique. Sans doute ont-ils repéré en route certaines des difficultés insoupçonnées auxquelles doivent se coltiner l’autre partie du monde, et sans doute vont-ils désormais s’efforcer de les corriger à la marge, on reste loin du compte de ce que portent toutes celles et tous ceux qui travaillent sur les questions de genre.

Car ce qui frappe en voyant ces films, c’est à quel point ils ne sont que les déclinaisons à peine (vraiment à peine) renouvelées de comédies existant presque depuis les débuts du cinéma, et qui toutes utilisent les mêmes gags et les mêmes représentations. La différence n’étant pas en faveur des films récents car ceux-ci sont quasiment dénués de toute ambiguïté sexuelle là où leurs prédécesseurs, dans des temps bien moins ouverts et permissifs qu’aujourd’hui, faisaient preuve d’audace pour suggérer l’homosexualité via ces changements de corps. C’est le cas notamment du premier film sans doute autour d’un body swap, en 1914 (!!!), l’étonnant et très moderne A Florida Enchantment.
Ce n’est que la première de ces comédies plus ou moins inspirées (et souvent médiocres) qui vont s’égrener et se répéter au fil des décennies, à Hollywood ou ailleurs : Turnabout (1941), Au revoir Charlie (1964), Rendez-moi ma peau (1980), Solo pour deux (1984), Le Baiser empoisonné (1992), Une nana au poil (2002), Si j’étais elle (2004)…, le meilleur du lot étant sans aucun doute l’épatant Dans la peau d’une blonde (1991) signé par l’auteur de La Panthère rose et de Victor Victoria, le grand Blake Edwards, qui parvient à transcender les clichés avec son macho devenu une femme sexy.

Parfois, et c’est infiniment plus réjouissant, cela donne une variation queer d’une histoire bien connue comme celle du Docteur Jekyll (Dr Jekyll & sister Hyde, 1971). Parfois, cela tente d’échapper au canons du genre pour flirter avec le transgenre et cela donne le catastrophique Si j’étais un homme d’Audrey Dana, l’an dernier, sommet de vulgarité à l’humour bas de plafond dans lequel l’actrice-réalisatrice se réveille un beau jour dotée d’un pénis et doit donc composer avec cette part masculine inattendue.
Nul doute qu’en dépit du nombre très réduit de réussites, et du côté très daté du genre, le body swap soit promis à un bel (?) avenir et qu’on n’a pas fini d’en voir sur nos écrans…

L’un dans l’autre, de Bruno Chiche, avec Stéphane de Groodt, Louise Bourgoin, Aure Atika… Distr. DVD : Universal.
Femme et mari, de Simone Godano, avec Pierfrancesco Favino, Kasia Smutniak… Sortie en salles le 24 janvier.