Malgré ses défauts, « Bohemian Rhapsody » redonne vie à Freddie Mercury

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Disons le tout de suite: malgré ses défauts, dont je parlerai plus bas, Bohemian Rhapsody — le biopic sur le légendaire chanteur de Queen Freddie Mercury — est un divertissement enthousiasmant.

Emmené par le comédien Rami Malek, qui donne la performance de sa carrière, et dirigé par Bryan Singer (et après le renvoi de Singer, par Dexter Fletcher), le film débute au moment où Freddie Mercury rejoint un groupe nommé à l’époque Smile et s’arrête sur la performance iconique au Live Aid de 1985.

Bohemian Rhapsody avance à la vitesse de l’éclair. A peine le groupe, renommé Queen à l’insistance de Mercury, a-t-il enregistré une démo qu’il est signé par une maison de disques, qu’il passe à Top of the pops et fait une tournée aux Etats-Unis. Quatre années et trois albums sont comprimés en trois minutes et le film prend des libertés avec les faits ou la chronologie. Ils n’étaient pas tête d’affiche lors de cette tournée de 1974 (ils faisaient la première partie de Mott the Hoople) et on les voit interpréter Fat bottomed girls, un titre qui n’est sorti que quatre plus tard en 1978 sur l’album Jazz.

Les libertés prises avec les faits dans la seconde partie du film sont davantage problématiques, surtout vu que les membres restants du groupe, Brian May (guitare) et Roger Taylor (batterie) — ont été consultants sur le film.

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Les acteurs de Bohemian Rhapsody: Ben Hardy (Roger Taylor), Gwilym Lee (Brian May), Joseph Mazzello (John Deacon), Rami Malek (Freddie Mercury)

Et puis il y a la faible représentation de l’attirance de Mercury pour les hommes, qui pour moi est présente dans la performance de Rami Malek et dans le scénario, même si on ne s’attarde sur les activités plus lascives du chanteur (les montagnes de cocaïne, les fêtes, les orgies) qui sont plus évoquées que montrées. Quand il décampe à Berlin pour se lancer dans une carrière solo avec son manager de l’époque — incarné de manière très érotique par Allen Leech, vu dans Downton Abbey, on n’a guère de doute sur ce qu’il se passe avec ces mecs en cuir)

Cela aurait-il été bien de voir un tas de mecs avec l’un des plus grand showmen que le rock ait jamais connu au centre? Oui. Est-ce nécessaire? Non.

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Le cast de ‘Bohemian Rhapsody’ avec les membres survivants de Queen, Roger Taylor (deuxième depuis la gauche) et May (quatrième depuis la gauche)

Le plus choquant révisionnisme factuel vient du moment où Freddie Mercury est censé découvrir qu’il est séropositif et comment il le révèle aux membres du groupe. Dans Bohemian Rhapsody, cela se passe après son exil à Berlin (lorsqu’il s’était éloigné du groupe) et pendant qu’ils répétaient pour leur performance au Live Aid en 1985. Mais Freddie Mercury n’a pas été diagnostiqué séropositif au VIH avant 1987.

Pourquoi dès lors, le scénariste Anthony McCarten s’autoriserait-il ce genre de liberté? La réponse est simple: pour la dramaturgie. Cette révélation ajoute une dimension émotionnelle au triomphe de la performance au Live Aid.

En tant qu’homme gay, cela me laisse assez perplexe. Il aurait suffit que Mercury ou soupçonne ou craigne d’être séropositif, ou tout un tas d’autres choses, pour obtenir cette même couche émotionnelle.

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Mais le film est ainsi, et en tant que spectateur ou critique, mon impression est à la fois simple et complexe: cela me dérange et en même temps, je m’en moque totalement. Je ne vais pas au cinéma pour des faits (préférez la lecture si c’est ce que vous cherchez). Ce qui me fait vibrer, c’est une vérité émotionnelle et malgré tous ses défauts, Bohemian Rhapsody est dans cette vérité.

Rami Malek transcende toutes les imperfections du film (un peu comme Bette Midler l’a fait il y a de nombreuses années dans The Rose). Mercury — né Farrokh Bulsara en Tanzanie — était un mystère pour les membres de son groupe, et probablement pour lui-même ; il semblait tourmenté dès qu’il quittait la scène, où il pouvait devenir exactement l’homme qu’il voulait être.

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Rami Malek, qui a également cultivé le mystère et l’ambiguité dans Mr Robot, nous donne à voir les failles dans la figure publique de Freddie Mercury. Et son langage corporel est impeccable. Pour avoir vu Queen en concert à deux reprises à la fin des années 70, c’était troublant de voir l’acteur recréer les mêmes gestes si particuliers du chanteur, ses poses, la façon dont il tenait le micro. 

Mercury tentait de rester privé en public — en particulier après qu’il a coupé ses cheveux et laissé pousser cette moustache très 80’s — et il a continué à botter en touche face aux questions sur sa sexualité jusqu’au jour de sa mort. Cela ne trompait pourtant personne. Cela faisait partie de la performance générale, et c’était une sorte de private joke entre lui et le public ; une private joke qui a hélas mal fini.

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Rami Malek incarne Freddie Mercury dans Bohemian Rhapsody’

Rami Malek donne de la vie à cet aspect du personnage et bien plus. Le film est imparfait (ou décevant, même). Le scénario ne creuse pas assez profond, comme c’est souvent le cas dans les biopics. Et les autres membres du groupe, qui ont pourtant leurs moments, ne sont des témoins périphériques de la star.

Et pourtant, pour un bref instant, on se retrouve devant le génial fac simile d’une légende. Rien que pour cela, Bohemian Rhapsody vaut le détour.

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