Le photographe Marc Martin lutte contre l’aseptisation de la culture gay avec ses photos érotiques (NSFW)

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La première fois que j’ai rencontré le photographe et vidéaste Marc Martin, c’était en décembre 2017, à l’occasion de son exposition (dont on a beaucoup parlé) Toilettes publiques, affaires privées au Schwules Museum (« Musée de l’homosexualité ») de Berlin. Via des photos d’époque, des objets divers, des photos contemporaines d’hommes draguant dans ces lieux d’aisance et même des toilettes publiques spécialement recréées pour l’occasion, l’exposition exploraient les intersections entre l’intimité privée de la sexualité et ces espaces publics où se déroulent la drague et des rapports homosexuels.

J’ai récemment rencontré Marc Martin, qui partage son temps entre Paris et Berlin, dans la capitale allemande. Ensemble, nous avons parlé d’art, de sa dernière installation et de sa lutte contre l’aseptisation de l’homosexualité.

HORNET: Ce qui m’avait le plus frappé dans l’exposition Toilettes publiques, affaires privées, c’est la façon dont l’érotisme explicite des photographies se mêlaient à la nostalgie, à la romance et à l’amour. Il y avait quelque chose de magnifique même dans les photos les plus dégoûtantes et les plus dégradantes ; quelque chose d’extatique et d’heureux s’en dégageait.

MARC MARTIN : Réputés sales, glauques, puants, ces espaces ont abrité tant de frissons. Il ne faut pas oublier qu’avant l’apparition d’internet et de la drague sur les applications, les urinoirs publics étaient l’un des endroits privilégiés pour la rencontre entre mecs. Toutes les classes sociales s’y frôlaient, toutes les générations s’y mélangeaient. Aujourd’hui le jeune mouvement Queer a tendance à vouloir positiver la sexualité mais ils ignorent tout de cette époque où l’homosexualité se vivait clandestinement. C’est dans cette optique que j’ai monté ce projet. Pour rompre avec les idées reçues : la drague dans les chiottes publiques, ça n’était pas le paradis, mais ce n’était pas la misère non plus. Elle a permis à beaucoup d’hommes de s’émanciper. Je travaille actuellement pour monter cette expo à Paris.

marc martin 8Beau Menteur © Marc Martin

 

Vos images tournent beaucoup autour des idées de masculinité et de sexualité. Elles subliment souvent les gestes les plus basiques. Quel rôle joue la masculinité dans vos créations ?

Mes photos illustrent souvent une virilité fantasmée, où les frontières de la réalité sont brouillées. À mes yeux, la virilité ne réside pas dans les organes génitaux. Exhiber fièrement un pénis en érection, ce n’est pas ce qui définit un homme.

Je questionne le genre en jouant avec les rôles stéréotypés, en montrant la fragilité des corps musclés, la pudeur des hommes tatoués, les gestes tendres d’un boxer. J’aime amener de la poésie dans le porno. J’aime les cochons et les fleurs.

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Les Trois Petits Cochons © Marc Martin

Parlez-moi de votre installation dans l’exposition L’Érotisme des choses, au Museum der Dinge (« Musée des choses ») à Berlin.

L’Érotisme des choses est une exposition qui rassemble des objets du quotidien, détournés pour les transformer en objets érotiques. Mon installation est la reconstruction de vestiaires collectifs. Les vestiaires sont le lieu d’une expérience collective intrinsèquement sexuelle, odorante, primaire. C’est un point de passage entre deux univers qui se superposent : le moment d’avant et celui d’après.

Les toilettes publiques et les vestiaires collectifs ont en commun la fonction de rassembler dans un lieu donné des gens d’horizons différents. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ensuite ? Dans mon imagination, il y a là la clef d’un passage secret. À mes yeux, ces instants furtifs et passagers sont ce qui ouvre la possibilité de tant de fantasmes dans les vestiaires. Cette exposition, c’est comme une exploration clandestine d’un monde aux frontières floues. Pour moi, c’est très érotique.

À l’ère de Trump et de la montée du fascisme en Europe, être queer revêt une nouvelle signification politique. Nous avons gagné certaines libertés mais nous sommes attaqués une fois de plus pour ce que nous sommes et qui nous aimons. Il me semble que la culture homosexuelle s’aseptise pour paraître « normale », ne pas être prise pour cible et fuir les discriminations au lieu de se dresser fièrement contre elles.

Aujourd’hui, tout doit être lisse, édulcoré, aseptisé. Moi j’aime encore que les choses vivent, respirent le sexe, transpirent la sueur. Aujourd’hui il faut essayer de montrer à la personne moyenne que les homosexuels sont des gens comme tout le monde, sauf qu’ils aiment différemment puisqu’ils aiment une personne du même sexe. Ma philosophie personnelle de l’homosexualité est très différente. Je revendique ma marginalité comme une résistance à cette époque puritaine et hygiénique, la transgression comme un moteur de ma créativité.

A l’origine, le terme Queer permettait de reconnaître une différence sans avoir à la désigner de manière rigide. Pourtant, aujourd’hui, on voudrait accepter l’homosexualité à condition qu’elle se fonde dans le modèle hétérosexuel. Moi, je souhaite qu’on soit accepté avec toutes nos différences. Dans notre communauté, la visibilité des minorités, minorités sexuelles y compris, est très importante.

Je réclame cette liberté d’exprimer, de façon explicite ou non, cette diversité de couleurs et de sexualités. Je suis fier de notre étrangeté. Mais peut-être suis-je un artiste queer outsider ?

Retrouvez d’autres photos du photographe français Marc Martin ici :

L’exposition L’Érotisme des choses : collections sur l’histoire de la sexualité, qui comprend notamment une installation de Marc Martin, se poursuit jusqu’au 27 août. Plus d’infos ici.