Marsha P. Johnson
Marsha P. Johnson

Stonewall: qui a jeté la première brique?

Vous avez peut-être vu passer sur les réseaux sociaux le texte suivant, partagé plus de 30 000 fois:

« La Fierté existe à cause d’une femme.
La Fierté existe à cause d’une femme noire.
La Fierté existe à cause d’une femme trans noire.
La Fierté existe à cause d’une femme trans noire qui était travailleuse du sexe.
La Fierté existe à cause d’une femme trans noire qui était travailleuse du sexe qui a jeté une brique à un flic.
La Fierté existe à cause d’une femme trans noire qui était travailleuse du sexe qui a jeté une brique à un flic et qui a commencé une émeute contre l’Etat.

Ne gâchez pas ce soir de fierté avec du capitalisme rainbow et du racisme sans vergogne à cause des queers blancs.

Le fait d’être queer ne guérit pas de la culpabilité blanche et le racisme. Si vous ne soutenez pas les personnes queer racisées, et les travailleur.euse.s du sexe queer, vous ne fêtez pas la fierté, vous fêtez le capitalisme rainbow et la brutalité policière.

Cette saison, nous la devons à Marsha P. Johnson, faisons en sorte qu’elle soit fière de nous. »

C’est un beau texte. Et l’importance de Marsha P. Johnson (photo ci-dessus) dans l’histoire du mouvement LGBT américain ne fait aucun doute (voir le beau documentaire de Netflix Marsha P. Johnson, Histoire d’une légende). Mais en affirmant que la militante, retrouvée morte dans l’Hudson River en 1992, a « jeté une brique à un flic et commencé une révolution » le texte soulève une question maintes fois posée: qui a jeté la « première brique » au Stonewall? Les recherches des historien.ne.s sur le sujet montrent que la réponse n’est pas si simple que ça.

La descente de police de trop

Resituons rapidement les événements. Dans la nuit du 28 au 29 juin 1969, la police fait une descente au Stonewall Inn, un bar/club située dans la petite rue de Christopher Street à New York. L’établissement est tenu par la mafia et un sinistre individu s’arrange pour faire chanter les gays qui y viennent en menaçant de révéler plus tard leur homosexualité à leur entourage professionnel ou personnel. L’endroit est atroce, mal tenu (il n’y a pas d’eau courante et les verres sont tous lavés dans la même eau sale) mais c’est le plus grand de ce genre. S’y pressent des gays, des lesbiennes, des « drag-queens » — qui n’utilisent pas encore le qualificatif « trans » — de toutes origines. Officiellement, la descente de police a pour but de mettre fin au chantage de la mafia en direction des gays. Mais la brutalité des agents, qui fouillent un à un les clients, avant de les faire sortir au compte goutte, devient l’humiliation de trop pour des hommes et des femmes trop souvent visés et maltraités par les autorités. S’ensuivent trois nuits d’émeutes, qui vont in fine changer le visage du mouvement LGBT. Par miracle, elles ne feront aucun mort.

Le Stonewall Inn en 1969. Photo: Diana Davies, copyright owned by New York Public Library

Ces événements n’ont pas lancé le mouvement LGBT comme on a pu le lire, mais ils ont symbolisé un tournant majeur. Désormais, les homosexuels, les bis et les trans ne chercheront plus à s’intégrer dans la société en imitant les hétérosexuels (cf. les picketings en costume de la Mattachine Society) ; ils exigeront au contraire que la société les accepte tels qu’ils et elles sont et les traite sur un pied d’égalité. Un an plus tard, la commémoration des émeutes de Stonewall donnera naissance à la première Gay Pride, qu’on appelle désormais en France Marche des fiertés LGBT. Et c’est cet événement qui est commémoré dans des dizaines de villes de par le monde tous les ans.

D’où la curiosité sur les origines de l’émeute, qu’on est tenté de réduire au courage d’une seule personne.

Dans une interview de 1987, Marsha P. Johnson affirme qu’elle n’est arrivée que tardivement au Stonewall ce soir-là et que « les émeutes avaient déjà commencé »:

« J’étais une soirée dans le haut de la ville. Nous y étions tou.te.s et Miss Sylvia Rivera* et les autres prenaient un cocktail au parc. Je ne suis pas descendue dans le bas de la ville avant 2h du matin, parce que lorsque je suis arrivée, le lieu était déjà en feu. Le raid avait déjà eu lieu. Les émeutes avaient déjà commencé. On disait que la police était venue et que le bâtiment était en feu. On disait que c’est la police qui y avait mis le feu, parce qu’à l’origine, ils voulaient fermer le Stonewall, et donc ils ont mené plusieurs raids. »

Marsha P. Johnson s’est donc bel et bien battue au Stonewall, mais elle n’a pas lancé le mouvement.

La lesbienne mystère

S’agirait-il donc d’une autre personne? Les deux livres référence sur les émeutes, Stonewall, de Martin Duberman (1993) et Stonewall: The Riots that sparked the gay revolution (2010), de David Carter décrivent tous deux la même scène, avec la même protagoniste mystère: une femme lesbienne portant des habits masculins. Extrait du livre de David Carter:

« Elle rendait visite à un employé du bar au moment de la descente de police. Arrêtée parce qu’elle ne portait pas trois vêtements correspondant à son genre, comme le stipulait la loi new yorkaise, elle a été menottée et dans le couloir, à quelque mètres de la sortie, elle a été tirée d’un coup sec par un policier. « Ne soyez pas si brutal », lui a-t-elle dit. Pour toute réponse, le policier lui a donné un coup avec sa matraque. (…) »

Décrite comme « costaude », cette femme s’est alors débattue comme un beau diable. Elle a été emmenée une première fois dans une voiture de police, elle s’en est échappée. Une deuxième fois et rebelote.

« Selon un autre témoin, une femme — peut-être celle-ci — a lancé aux gays qui regardaient « Pourquoi vous ne faites rien? », écrit l’auteur.

A ce moment-là, rapporte un autre témoin cité par David Carter, « quelques gamins ont commencé à jeter leur monnaie sur les policiers ». Selon l’auteur, les reporters du journal The Village Voice, sur place, sont d’accord pour dire que c’est « le tournant ». « C’est à ce moment que la scène est devenue explosive », écrit l’un d’eux dans son récit des événements. Car la foule ne s’est rapidement plus contentée de pièces, obligeant la police à se retrancher à l’intérieur du bar.

David Carter et Martin Duberman précisent tous deux que l’existence de cette personne est contestée. D’autant plus qu’on n’a jamais pu établir formellement son identité.

La « Rosa Parks » du mouvement gay

Dans le livre de Charles Kaiser, The Gay Metropolis, un nom est avancé: celui de Storme Delarverie, chanteuse et ancienne drag king métis née à la Nouvelle Orléans en 1920.

Le bruit se répand donc: ce serait donc elle. A tel point qu’on la surnomme parfois la « Rosa Parks » du mouvement LGBT. Elle fut également videuse de bar et, jusqu’à un âge avancé, arpentait les rues de New York pour intervenir en cas de harcèlement à l’égard des personnes LGBT. Pas le genre de personne à qui il fallait chercher des noises, d’autant qu’elle possédait un permis de port d’arme.

Storme Delarverie

A sa mort en 2014, elle a les honneurs d’une nécrologie dans le New York Times. Revenant sur les incertitudes à propos de son rôle au Stonewall, le journal cite une amie de longue date à qui elle aurait affirmé avoir bien donné des coups aux policiers lors des émeutes. Sans toutefois revendiquer la maternité de l’émeute, qu’elle considérait d’ailleurs davantage comme une « désobéissance civile » qu’une émeute à proprement parler.

Dans une réponse au journal, le journaliste Charles Kaiser revient sur sa rencontre avec elle, et ses ambiguïtés.

« Comme vous le dites, on ne sait pas si c’est elle qui a donné le premier coup ou non. Quand j’ai interviewé Storme en 1995 pour mon livre The Gay Metropolis, elle a nié avoir été le catalyseur de l’émeute, mais ses mots correspondaient à ceux des autres sur ce moment décisif: « Le flic m’a frappée, je l’ai frappé aussi. Les flics ont eu la monnaie de leur pièce. »

Alors, Marsha? Storme? Quelqu’un d’autre? Et si finalement cela n’avait pas d’importance, comme l’avance la chercheuse Susan Stryker, interrogée en 2015 par le New York Times à l’occasion de la sortie du très controversé film Stonewall, de Roland Emmerich? Le journal lui a posé la question de manière directe: qui a donné le premier coup? Voici la réponse de cette professeure à l’Université de l’Arizona:

« On ne sait rien de manière définitive. De plus, il ne me semble pas judicieux de s’entêter à détacher un fait précis ou une personne précise du reste des événements, afin de dire que ceci ou cela a « commencé » Stonewall, et que par conséquent l’histoire nous montre que X plutôt que Y est vrai. Une foule hétérogène a commencé les émeutes à Stonewall, pas une personne en particulier. »

Marsha P. Johnson, Sylvia Rivera ou Storme Delarverie ont bel et bien résisté à l’oppression policière ces nuits là au Stonewall. Elles et de nombreuses et nombreux inconnu.e.s. C’est tout ce qui compte. L’héroïsme est parfois (souvent?) collectif. Mais cela n’empêche pas de célébrer celles et ceux qui ont composé ce collectif, dont l’action d’ailleurs ne s’est pas forcément limitée à trois nuits de 1969.

 

*Dans le livre « Stonewall », de Martin Duberman, Sylvia Rivera prétend qu’elle était présente au Stonewall avant le début des émeutes. Marsha P. Johnson la contredit donc sur ce point.