Yves Navarre Jean Le Bitoux
Yves Navarre Jean Le Bitoux

Il y a 24 ans disparaissait l’écrivain Yves Navarre, le Goncourt des homosexuels

Il y a 24 ans, le 24 janvier 1994, Yves Navarre mettait fin à ses jours. Yves qui ? Retour sur le destin d’un écrivain oublié de beaucoup, qui fut pourtant le porte drapeau des homosexuels français au début des années 1980…

Le temps est aussi capricieux que cruel. Il réduit les gloires en cendres, et il n’est pas rare qu’un nom jadis fameux ne dise plus rien à grand monde à peine quelques années plus tard. Ainsi en est-il d’Yves Navarre, sans doute la plus fameuse des plumes et des voix de l’homosexualité en France au tournant des années 1970-80, au point que lorsqu’il obtint le Prix Goncourt en 1980 pour son Jardin d’acclimatation, cela devint immédiatement, comme le titra alors Gai Pied, « Notre Goncourt« .

Oui, ce fut bien « Notre Goncourt » que ce douloureux roman racontant comment un grand bourgeois, avec le consentement de sa si parfaite famille et pour ne pas mettre en péril sa carrière politique prometteuse, décida en toute bonne conscience de faire lobotomiser son trop dérangeant fils homo. Ce fut effectivement « Notre Goncourt » cet écrivain dont François Mitterrand fit son porte-parole auprès des gays durant la campagne électorale victorieuse de 1981, celui qui fit nom du futur président (et qui écrivit peut-être à sa place), une déclaration aux homos lue lors d’une fête au Palace quelques jours avant le premier tour. « Notre Goncourt » si présent dans les médias pour parler de cette homosexualité qu’il ne cachait pas, ni dans son œuvre ni dans sa vie, contrairement à tant d’autres durant cette période.

La trace de « Notre Goncourt » pourtant s’est perdue. Irrémédiablement. En dépit des colloques et des rééditions par un éditeur-admirateur LGBT, H&O, et de l’action des Amis d’Yves Navarre; on ne lit plus gère ses livres : Les loukoums, Le cœur qui cogne, Le petit galopin de nos corps, Portrait de Julien devant sa fenêtre, Louise

C’est triste, ce désamour. C’est injuste, cette ignorance d’un écrivain et d’un homme
dont le parcours ni l’œuvre ne méritent ce mépris.

Yves Navarre a très vite eu le goût de l’écriture

Né en 1940 dans une famille bourgeoise, Yves Navarre, très vite, manifeste le goût de l’écriture. Il a 18 ans lorsqu’il envoie son premier manuscrit à un éditeur. Echec. Il lui faudra attendre treize ans et dix-sept textes pour en voir un, enfin, être accepté : Lady Black. Navarre est alors concepteur-rédacteur publicitaire. Il le restera encore quelques années, en parallèle à l’écriture qui l’occupe de plus en plus. Le succès vient avec Les loukoums. L’homosexualité, déjà, est présente. Elle prend toute la place dans Le petit galopin de nos corps, roman intimiste et très touchant, peut-être l’un des plus beaux de l’écrivain, retraçant, à la lumière du deuil, trente ans d’amour entre deux hommes. Navarre devient un des rares visages des homosexuels dans les médias, aux côtés de Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem. Le Goncourt renforce encore ce statut.
Navarre est au sommet de sa gloire. Les romans s’enchaînent, les apparitions publiques et les articles dans la presse aussi. Il est un de ces auteurs qui comptent.

Un lourd accident vasculaire cérébral, en 1984, le laisse presque mort. Il se remet et se remet à écrire. Ce ne sont plus tout à fait les mêmes livres, comme en témoigne Une vie de chat, roman léger dans lequel il fait de Tiffauges, son matou, le narrateur.
Bientôt, il choisit l’exil au Canada. Il y restera trois ans, presque jusqu’à sa mort. Parmi les ouvrages qu’il publie dans ce début des années 1990, Ce sont amis que vent emporte se détache, amère histoire d’un couple gay au temps du sida, sept jours de la vie d’un homme, les derniers.
La vie d’Yves Navarre, « Notre Goncourt« , elle aussi touche à son terme. Le 24 janvier 1994, il se suicide en avalant des barbituriques à l’âge de 53 ans.

Photo par Claude Truong-Ngoc, licence Creative Commons