au revoir la haut
au revoir la haut

Cinéma: Quand les films gomment l’homosexualité de leurs personnages

Comment expliquer, en 2018, la disparition de l’homosexualité d’un personnage? Nous vous parlions il y a quelques jour d’un personnage de Black Panther, dont l’homosexualité a été gommée entre la bédé et l’adaptation cinéma. En France, la question se pose avec l’adaptation par Albert Dupontel du roman Au-revoir là-haut, dont l’un des deux protagonistes principaux, Edouard, l’artiste fantasque revenu défiguré de la Grande Guerre (Nahuel Perez Biscayart), se voit ainsi amputé à l’écran de cette part non négligeable de son identité, quitte à rendre une bonne part de son parcours et de ses actes incompréhensible pour les spectateurs: pourquoi par exemple Edouard a-t-il été rejeté, avant-guerre, par sa famille bourgeoise, et pourquoi entretient-il toujours des rapports aussi conflictuels avec son père qui refuse de le revoir? Bien malin celui qui le comprend en regardant le film… Le seul indice qu’Albert Dupontel laisse poindre pour les spectateurs qui pourraient se souvenir du roman est pour le moins ambigu et stéréotypé, puisqu’il s’agit de la vocation artistique d’Edouard (ce qui le distingue des brutes viriles qui furent ses camarades de tranchées) et de son goût pour les masques, dont il fabrique de scène en scène des versions extravagantes et presque queer pour cacher son visage détruit. On peut y voir, si on est gentil, une parabole (la nécessité pour les homosexuels de masquer leurs désirs dans la France des années 1910-12920), on peut aussi y déceler, si on est un peu moins bienveillant, une homophobie à peine larvée qui consiste à dissimuler au plus grand nombre un aspect de la personnalité d’Edouard, qui — pense sans doute Dupontel —, le rendrait moins sympathique, et ferait que les spectateurs compatiraient moins facilement à sa tragédie…

Car si ce n’est pas ce type de raison assez peu avouable — et par ailleurs assez fausse, comme l’ont prouvé ces dernières années les succès publics de nombre de films à thématiques LGBT assumée, mais aussi la présence du roman de Pierre Lemaître parmi la liste des best sellers et son prix Goncourt —, on se demande bien ce qui a pu conduire à cet effacement. A moins que cela n’ait gêné Dupontel lui-même d’avoir un héros gay dans son film…

Un procédé beaucoup utilisé par le passé

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que des films travestissent la réalité de ce qui se joue dans les romans qu’ils prétendent adapter, ou que d’autres dissimulent l’homosexualité de personnages historiques pour ne as écorner leur image. Michel-Ange est ainsi, sous les traits de Charlton Heston, un parangon de virilité hétéro dans L’extase et l’agonie (Carol Reed, 1965). De même, impossible de distinguer la passion du grand conquérant pour le bel Héphaïston dans Alexandre le Grand (Robert Rossen, 1956). Le musicien Cole Porter (Jour et nuit, Michael Curtiz, 1946) ou l’auteur de contes Hans Christian Andersen dans le film éponyme (Charles Vidor, 1952) sont eux aussi débarrassés de cette si encombrante homosexualité. On pourrait croire que cet état de fait tient au contexte dans lequel ces films ont été produits : le Hollywood de l’âge d’or où règne la féroce censure du fameux et très puritain Code Hays, qui interdisait entre autres toute représentation des “perversions sexuelles”, dont l’homosexualité n’était pas la moindre. Mais non. Bien longtemps après la fin du Code, les mauvaises habitudes ont continué à prospérer à Hollywood, gommant la bisexualité de l’explorateur Richard Francis Burton dans Aux sources du Nil (Bob Rafelson, 1989), le lesbianisme de la chasseuse de primes Domino Harvey (Domino, Tony Scott, 2005) ou la bisexualité du mathématicien nobélisé John Nash (Un homme d’exception, Ron Howard, 2001), au point de faire l’impasse sur son arrestation pour “attitude indécente” envers un jeune homme dans des toilettes publiques… Cela ne cadrait à l’évidence pas avec l’image lisse et respectable que ce biopic hagiographique de prestige porté par Russell Crowe souhaitait donner de ce scientifique…

Si des vies se sont vues ainsi dénaturées, des œuvres, bien avant Au revoir là-haut, ont subi le même sort pour ne pas risquer les foudres de la censure ou pour ne pas choquer les spectateurs. Les plus fameuses de ces transformations sont celles dont on été victimes les adaptations des pièces du plus grand dramaturge américain, Tennessee Williams. Ainsi Elia Kazan fait-il disparaître de son script d’Un tramway nommé désir (1950) la cause des tourments de Blanche DuBois (Vivien Leigh) : l’homosexualité de son mari, qu’elle a découvert au lit avec un autre homme. Alors que dans la version scénique mise en scène par Kazan en 1947, les choses étaient très claires, ici il n’est plus question que d’une bien vague «faiblesse» pour expliquer le suicide du trop tendre époux. De la même manière, Richard Brooks fait disparaître l’homosexualité de Brick (Paul Newman), le héros de La Chatte sur un toit brûlant (1958), pour son adaptation. Là où, dans la pièce, Brick refuse de coucher avec son épouse, Maggie (Elizabeth Taylor), parce qu’il est tourmenté par ses sentiments envers un ami, Skipper, qui s’est suicidé à cause de sa propre homosexualité, le film se contente d’en faire une invraisemblable histoire de jalousie (Brick soupçonne sa femme d’avoir poussé Skipper au suicide après avoir couché avec lui) dont pourtant l’homosexualité transpire de chaque réplique. Malgré ces modifications substantielles, Un tramway… et La Chatte… ont une résonance gay très forte, en particulier grâce leurs castings féminins de divas blessées (Vivien Leigh d’un côté, Elizabeth Taylor de l’autre) et masculins de fantasmes érotisés et fétichisés par la mise en scène (Marlon Brando ici, Paul Newman là).

Une romance lesbienne devient un triangle amoureux… avec un homme

Autre dramaturge à succès, Lillian Hellman voit sa pièce Children’s hour complètement chamboulée pour sa première adaptation cinématographique en 1936 et Ils étaient trois transforme l’histoire d’un amour lesbien impossible entre deux enseignantes en un assez peu vraisemblable triangle amoureux avec un homme pour centre. Il faudra attendre une seconde version, par le même réalisateur (La Rumeur, William Wyler, 1961), pour rétablir la vérité de cette histoire.

Autre cas, celui du Poison (Billy Wilder, 1945), film couronné d’Oscars, où le héros est un écrivain qui sombre dans l’alcoolisme parce qu’il ne parvient plus à écrire, alors que dans le roman d’origine c’est son homosexualité non assumée qui le pousse dans la boisson et la dépression. Le cas de Feux croisés (Edward Dmytryck, 1947) est encore plus stupéfiant puisque dans ce film très noir, le crime homophobe présent dans le roman devient un crime… antisémite !

Quant à la délicieuse comédie romantique Diamants sur canapé de Blake Edwards (1965), elle n’hésite pas pour devenir acceptable à éliminer tout ce qui aurait pu déplaire à la « moral majority » dans le roman de Truman Capote : le personnage campé par Audrey Hepburn n’y est donc plus la call girl imaginée par Capote (trop sulfureux !) et le beau garçon avec lequel elle se lie dans son immeuble (George Peppard) n’y est plus gay. Il se contente d’être entretenu par une femme plus âgée, ce qui semble sans doute moins scandaleux… La censure homophobe n’est pas toujours très intelligente…