Fred Colby: “Plus on sera visibles, plus on fera passer des messages sur le Tasp, moins il y aura de la stigmatisation, de la sérophobie”

Fred Colby: “Plus on sera visibles, plus on fera passer des messages sur le Tasp, moins il y aura de la stigmatisation, de la sérophobie”

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Il a emprunté son pseudo à la peste Alexis Colby Carrington de Dynasty, mais quand on le rencontre Fred Colby semble tout l’inverse de ce personnage haut en couleur: plutôt discret et humble. Mais attention à l’eau qui dort. Avec détermination et un certain courage, Fred est devenu en quelques années l’un des militants les plus visibles de la lutte contre le VIH au sein de la communauté gay.

Il a 38 ans et il est séropositif depuis 2009. Depuis quelques années, il milite pour la “sérofierté”, en étant notamment très présent sur les réseaux sociaux et en ligne. Il a notamment ouvert un blog (https://fred-colby.com/blog/)  pour témoigner de son histoire, puis un site d’information pour les séropositifs, Parcours Positif (https://parcourspositif.org/). Pour lui, la promotion du Traitement comme prévention est vitale, non seulement pour les séropositifs, mais aussi pour dédramatiser le VIH et inciter ceux qui ignorent leur statut à se faire dépister plus régulièrement.

Il vient de sortir un livre où il raconte son parcours, “T’as pas le sida, j’espère?”. Rencontre.

On dit souvent que les livres de témoignages comme le tien sont écrits dans un but thérapeutique. Cela a-t-il été le cas pour toi?

Oui, l’écriture a été thérapeutique dans un premier temps. A la base, je n’avais pas prévu de le publier, ou je pensais le publier sous la forme de feuilleton hebdomadaire sur mon blog. En le relisant je me suis rendu compte qu’au-delà de mon histoire personnelle, il y avait quelque chose d’un peu plus universel qui se dégageait. Et je me suis dit par ailleurs que cela pourrait être intéressant d’avoir un témoignage sur ce que c’est d’être un séropo en France en 2020 et que ce témoignage puisse rester. J’avais envie de laisser une trace palpable.

Dans ton livre, tu décris assez longuement ta sexualité, d’une manière que d’aucuns pourraient trouver impudique. Pourquoi as-tu mis cet aspect-là en avant?

Je ne l’ai pas mis en avant mais je ne l’ai pas caché. Ce n’est pas dans tous les chapitres, il y en cinq ou six qui en parlent de façon très explicite. Pour moi la sexualité est indissociable de mon histoire avec le VIH. Déjà parce qu’en tant que gay, le VIH fait partie de notre histoire, de notre communauté. La “charge virale communautaire” du VIH est importante, ce qui veut dire qu’on est surexposés d’un point de vue épidémiologique au VIH. Et ensuite, ma découverte de la sexualité gay telle qu’on peut la connaître en sauna, en bordel, etc. c’est aussi quelque chose qui va au delà de mon histoire. C’est ce qu’ont vécu beaucoup de pédés venus de province quand ils sont arrivés à Paris. Il y a cette forme, peut-être pas d’apprentissage, mais de passage obligé pour beaucoup de gays qui conduit à découvrir cette sous-culture, que certains peuvent trouver glauque mais qui m’a apporté beaucoup de plaisir et beaucoup de bonheur. La sexualité c’est aussi beaucoup de plaisir.

Tu racontes un épisode de ta vie où tu t’es mis à avoir des pensées suicidaires, qui t’ont conduit à faire une tentative de suicide. Il s’agissait des effets secondaires de ton traitement. As-tu le sentiment que les séropos sont assez informés? 

Cette question est compliquée. J’évolue dans un milieu militant informé, donc j’ai choisi tous mes soignants, tous mes professionnels de santé en fonction de leur expertise sur le VIH. Mon dentiste est gay et VIH-friendly, mon infectiologue, que je vois en ville est un expert du VIH à l’hôpital. Donc aujourd’hui je suis privilégié. C’est vrai qu’à ce moment-là, en 2011, je n’avais pas toute cette connaissance du réseau VIH en ville et c’est quelque chose que j’ai mal vécu. Non seulement que mon infectiologue ne m’avertisse pas des effets indésirables de mon traitement de l’époque, qui pouvait entraîner des pensées suicidaires, mais surtout qu’après mon passage à l’acte il n’entende pas mon désarroi et le fait que je veuille changer de traitement. J’ai dû batailler pour qu’il le fasse.
Est-ce que ça a changé aujourd’hui? Je ne sais pas. Je l’espère. Je me dis que la Prep a beaucoup démocratisé ces questions.

Tu racontes qu’en 2012, tu découvres le Tasp. Et que ton infectiologue ne t’en avait pas parlé jusque là. As-tu le sentiment aujourd’hui que les séropos ignorent encore ce que c’est? 

Le Tasp est connu maintenant dans la communauté gay, grâce à la communication communautaire. Après, pour moi, il y a un fossé entre les anciens et les nouveaux séropos. J’entends par “anciens” ceux qui ont été infectés avant l’arrivée des trithérapies. Dans mon parcours de militant, en animant des groupes de paroles, j’ai compris que le Tasp était très vite intégré par la nouvelle génération, ce que j’appelle la génération U=U [“Undetectable = Untransmissible”]. Pour l’ancienne génération, c’est plus compliqué. Ils ont bien compris le Tasp, évidemment, mais ils ne l’intègrent pas. Parce qu’il y a le traumatisme des années noires du sida, le traumatisme lié à la peur de transmettre. Ce n’est pas vraiment rationnel. Je pense que leur relation avec leur infectiologue joue aussi, ils ont souvent une relation de 25 ou 30 ans avec leur infectiologue et pendant longtemps il y avait une relation assez paternaliste entre les infectiologues et leur patient. Et du coup ce changement de paradigme, avec le Tasp, qui est que je reprends le contrôle sur ma sexualité, ma prévention, j’ai l’impression que c’est un peu plus compliqué pour l’ancienne génération. Pour la nouvelle, en trois mois tu es dépisté traité et indétectable. J’ai le souvenir d’un groupe de parole, et il y avait un garçon de 25 ans qui est arrivé avec une bouteille de champagne pour dire “ça y est je suis indétectable” et je me souviens de la réaction d’un des participants qui avait la soixantaine, séropo depuis les années 80, j’ai senti presque de la colère, dûe au fait que lui ait vécu toutes ces épreuves et que la nouvelle génération soit indétectable au bout de trois mois. Il y a là un fossé assez compliqué au niveau du Tasp.

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As-tu le sentiment que cela aide à accepter plus facilement l’annonce de la séropositivité aujourd’hui?

Bien sûr. J’irais même au-delà. Quand je faisais du dépistage chez Aides, je travaillais beaucoup sur l’anticipation du résultat. Si je sentais que la personne en face de moi était vraiment flippée ou avait pris des risques, je lui posais des questions sur le Tasp, je n’hésitais pas à lui parler de moi et lui dire que j’étais séropo et indétectable. Une fois que tu as annoncé le résultat, c’est trop tard. La personne ne t’entend plus, c’est l’effet du choc, la sidération. Parler du Tasp va vraiment influencer la façon dont le résultat va être perçu, je pense. Le choc et la sidération seront toujours là, mais cela peut amortir un peu le choc.

Le message passe-t-il bien auprès des séronégatifs, selon toi?

Oui et non. Chez la plupart des gays maintenant je crois que U=U est intégré. Chez les hétéros, le Tasp, on ne connaît pas. Il n’y a pas de campagne grand public, à la télé, sur le Tasp. Il n’y a pas de personnage séropo et indétectable dans les fictions en France. Cette invisibilisation de la génération U=U fait que le message ne passe pas auprès du grand public. Il passe chez les gays parce que tout le monde a un pote séropo. Avec la Prep, avec la possibilité d’indiquer “indétectable” sur les applis, je pense que tout le monde a compris.

En 2016, tu parles publiquement de ta séropositivité… la visibilité ce n’est pas trop épuisant? Ou trop lourd à porter?

Non. Je le fais parce que je suis en capacité de le faire. J’ai une parole très libre, je n’ai pas de pression familiale, sociale ou professionnelle. J’ai la chance d’évoluer dans un milieu militant, je suis salarié chez Aides, je suis en couple avec un militant. Je me sers de cette liberté pour essayer de faire passer des messages qui pour moi sont des messages de santé publique. Je ne devrais pas avoir à le faire, il devrait y avoir une campagne grand public ou des personnalités qui en parlent à la télé. Ce n’est pas le cas, donc on fait avec les moyens associatifs, avec des militants. Cela ne me dérange pas de le faire, parce que ce sont des messages qui font du bien aux séropos. Plus on sera visibles, plus on fera passer des messages sur le Tasp, moins il y aura de la stigmatisation, de la sérophobie et aussi la peur d’aller se faire dépister. Pendant des années, on a communiqué sur VIH=sida=mort et du coup beaucoup de gens ne vont pas se faire dépister parce qu’ils ont peur… de mourir. Ce qui est entendable. Sauf qu’on ne leur a pas expliqué que le VIH aujourd’hui est une maladie chronique, que l’espérance de vie est restaurée, qu’on ne transmet pas, etc. Ce travail-là est aussi un travail de dédiabolisation du VIH pour inciter les gens à aller se faire dépister.

Tu as créé le compte séropos vs Grindr. Ici nous sommes aussi sur une appli qui propose de la rencontre. Qu’as-tu à dire aux autres usagers de ce type d’appli? 

Ce qu’on a voulu faire avec mon pote Julien — on l’a lancé à deux —, c’était au delà de juste dénoncer des messages dégueulasses, même si ça fait du bien parfois de montrer ce qu’on peut recevoir et qu’on se prend dans la gueule. C’était aussi une façon de promouvoir une nouvelle manière de parler de VIH, et de santé sexuelle. Parce qu’il y a des mecs sous Prep qui se font traiter de salopes ou de nid à IST. L’idée c’est de réfléchir ensemble à une nouvelle façon de se draguer et de parler de santé sexuelle sans se blesser. On a lancé des sujets de discussion comme: le statut sérologique de ton plan cul est-il si important que ça, finalement?  Ne suffit-il pas simplement que tu prévoies ton moyen de protection avant, que ce soit la Prep ou la capote. Parce que finalement tu vas baser ta prévention sur le déclaratif d’une personne qui peut-être ignore sa séropositivité et tu vas faire un sérotriage qui est peut-être dangereux pour toi. Donc la clé, ce serait peut-être d’arrêter de faire du sérotriage, dans un sens ou dans l’autre, et de prévoir ses outils de protection avant de baiser, tout simplement.
Ce qui est marrant avec ce compte, c’est qu’on touche pas mal de filles hétéros, qui nous suivent et qui découvrent la Prep, le Tasp. Je me dis que c’est intéressant de toucher ce public-là parce que déjà elles ont une sexualité, et elles ont des potes gays. Elles en parlent et ça fait écho.

“T’as pas le sida, j’espère?”, Fred Colby, 2020.  Pour le commander: https://fred-colby.com/tplsj/

Cet article est rédigé par Hornet dans le cadre d’une campagne de Santé publique France. Retrouvez toutes les infos sur la prévention sur http://sexosafe.fr/ 

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